Notre entretien
avec l’auteur
Les Sciences sous ma loupe propose soixante-dix textes de «critique de science», comme vous les appelez. Pouvez-vous nous dire quel est le rôle de ces critiques et en quoi ce rôle est important aujourd’hui?
On accepte depuis longtemps les critiques littéraires et de cinéma qui proposent au public des analyses des œuvres en jetant un regard un peu distancié pour porter un jugement sur ce qu’une œuvre littéraire ou artistique apporte d’original. Le critique souligne aussi les limites d’une œuvre et ses angles morts. Pour les sciences, on est plutôt habitué à des «communicateurs scientifiques» qui rendent compte de manière accessible à un large public des découvertes scientifiques. On parle aussi de «vulgarisateurs», car ils doivent souvent simplifier, faire des analogies pour faire comprendre des domaines souvent très pointus. Ces fonctions sont essentielles mais incluent rarement un regard critique, distancié et vise plutôt la promotion des sciences, ce qui est bien sûr tout à fait légitime. Le «critique de science» pour sa part attire l’attention sur les stratégies rhétoriques des chercheurs et des institutions qui ont tendance à exagérer l’importance de leurs découvertes en prédisant des applications futures dans «dix ou vingt ans» comme on lit souvent dans les médias. Le regard critique doit aussi analyser finement ce qui en pratique est réellement démontré par une étude, ce qui suppose bien sûr de bonnes connaissances scientifiques. Je pense ici à l’usage souvent problématique des statistiques qui sont souvent interprétées de manière à confirmer des idées préconçues.
La science est de plus en plus mise à mal par des discours religieux et idéologiques qui gagnent en popularité. Comment le critique de science peut-il se positionner pour critiquer la science sans la dévaloriser et ainsi nourrir ces discours qui la contestent?
Mon approche part de l’idée fondamentale qu’il vaut mieux dire la vérité même quand elle déplaît et noter aussi ce que l’on ignore plutôt que de minimiser ou omettre certains aspects qui pourraient faire peur, ou encore donner l’impression qu’on sait. Car le danger est alors la perte de confiance quand les gens découvrent après six mois ou un an qu’on leur a menti au lieu de leur dire: «On ne sait pas et c’est pour cela que la recherche est active pour trouver des réponses. Mais cela demande du temps». En somme, la science vient après la recherche, laquelle est un processus. Car si on savait tout dès le début on ne ferait pas de recherche! On aurait la science infuse!
La pandémie a mené à une prise de conscience brutale de l’importance de la science dans nos vies. Avez-vous noté des changements majeurs dans la manière dont la science se fait et dont elle est relayée depuis 2020?
Comme je l’explique dans un chapitre du livre, la grave pandémie de COVID-19 a – à mon avis – permis comme rarement auparavant de voir la recherche scientifique en temps réel exposée dans les médias. Bien sûr, tout le monde demandait un remède rapide et on a vu de nombreux «experts» proposer toutes sortes de solutions pour réduire la propagation du virus, allant des plus classiques et bien connues depuis des siècles (isoler, vacciner) aux plus absurdes qui proposaient des tisanes «ancestrales» ou même, comme le président Trump, des désinfectants! Surtout, cela a rappelé que les élus doivent bien choisir leurs «experts» et aussi distinguer ce qui relève de la «science», c’est-à-dire des connaissances robustes des causes, de ce qui relève du domaine plus large et multifactoriel de la «santé publique» qui suppose de gérer à la fois des questions techniques, psychologiques, sociologiques, culturelles et économiques. Cela explique d’ailleurs que divers pays ont pris des mesures très différentes pour contenir la propagation du virus parmi la population.
Mon approche part de l’idée fondamentale qu’il vaut mieux dire la vérité même quand elle déplaît et noter aussi ce que l’on ignore plutôt que de minimiser ou omettre certains aspects qui pourraient faire peur, ou encore donner l’impression qu’on sait.
On a vu aussi une accélération de la recherche scientifique d’un vaccin grâce à des investissements massifs des gouvernements et aussi de certaines entreprises pharmaceutiques. Cela a permis de trouver des vaccins en un an au lieu de cinq ans ou plus comme c’était la norme jusque-là. En somme, la grande couverture médiatique a permis de voir en action la complexité de la recherche scientifique qui suit des voies qui parfois ne mènent nulle part alors que des voies imprévues s’avèrent fructueuses, comme cela a été le cas avec les vaccins à ARN, alors que la «mode», si l’on peut dire, était, chez la plupart des chercheurs, encore à l’étude de l’ADN.
Vous en appelez à des connaissances scientifiques de base chez tous les citoyens. Note-t-on un déclin de ces connaissances au fil des années, notamment chez les jeunes?
Plusieurs sondages mettent clairement en évidence une tendance chez les plus jeunes (disons 18-30 ans) à être plus sceptiques vis-à-vis par exemple des vaccins mais plus ouverts aux pseudosciences, ce qui à mon avis est un effet pervers d’une forme de pensée relativiste qui se veut «inclusive» et «respectueuse» de tous les points de vue. Je pense que la seule façon de contrer cette tendance à penser que tout est toujours possible après tout est de rappeler que l’histoire de l’humanité est celle d’une accumulation de connaissances et que tout ne peut à tout moment être remis en question sur la base individualiste du «moi je pense que…». C’est pour cela que j’ai suggéré en conclusion du livre que la connaissance de quelques principes scientifiques de base déjà largement établis depuis des siècles et accessibles dès le niveau secondaire est absolument nécessaire pour évaluer de manière rationnelle et donc critique la plausibilité des discours et des affirmations souvent péremptoires et avancés sans arguments ni preuves, qui circulent maintenant sur Internet.
