Extrait de l’œuvre
Je quitte une dictature
tropicale en folie
encore vaguement puceau
quand j’arrive à Montréal
en plein été 76.
Je regarde le ciel
en pensant qu’il y a
quelques minutes
j’étais là-haut
parmi les étoiles.
La première fois.
Sur tous les écrans de l’aéroport
et même du monde
la petite gymnaste,
aux grands yeux noirs effrayés
et aux longs bras si frêles,
qui danse, vole,
et n’ouvre
les yeux et les bras
qu’au moment
où ses pieds
touchent le sol.
Du premier mouvement
jusqu’au moment
où elle s’arrête
d’un geste net et précis.
Le corps arqué.
Nadia Comaneci dort.
Voilà l’explication
de sa note parfaite — 10.
La première de l’histoire
des jeux Olympiques.
Un couple en train de s’embrasser.
Un baiser interminable.
La fille est en minijupe rouge.
Je ralentis le pas.
Le couple se défait.
La fille regarde marcher
le jeune homme
un long moment
jusqu’à ce qu’il se perde
dans la foule des voyageurs.
Tête baissée, elle retourne
alors à sa voiture.
On traverse un quartier
très animé quand cet homme
avec un masque de renard
s’est mis à tambouriner
sur le capot du taxi,
pour ensuite s’allonger
sur le pare-brise.
Le chauffeur ne parvient plus
à voir la route.
Le renard a sauté par terre
quand la voiture a tourné
dans cette rue calme et ombragée.
Sur un balcon fleuri, quelques fêtards
en train de converser et de boire.
Des gens s’embrassent en pleine rue
sans se soucier des voitures
qui slaloment entre les couples.
Le chauffeur de taxi ouvre la radio.
Une voix haut perchée
annonce la présence en ville
de rock-stars, de mannequins,
et autres dieux du stade.
Il éteint le poste en murmurant :
«C’est Babylone.»
Un homme complètement nu
courant sur le trottoir.
Les policiers font semblant
de ne rien voir.
La foule applaudit.
«Sodome» dit le chauffeur.
J’avais remarqué
une Bible verte
sur le siège avant.
On s’éloigne de la fête
en roulant
vers le nord.
Je ferme les yeux
un bref instant
pour être avec moi-même.
Des adolescents jouant au hockey
dans le parking
violemment éclairé
d’un supermarché.
Un homme à sa fenêtre,
avec un gros ventre blanc
et des bras velus,
gueule son besoin de sommeil.
C’est toujours ainsi en été,
me glisse le chauffeur,
quand le jour refuse
de céder
le pas à la nuit.
Au moment de payer, le chauffeur
m’a dit de garder mon argent,
que je le paierai la prochaine
fois qu’on se croisera. Malgré
cette Bible qu’il caresse souvent
de sa paume calleuse, je crois
reconnaître Legba, le seul dieu
du panthéon vaudou autorisé
à m’ouvrir la barrière qui débouche
sur un monde nouveau.
Le concierge me précède
dans l’escalier sombre
qui sent la pisse et le détergent.
Il ouvre la porte et me donne la clé
avant de redescendre.
J’écoute ses pas lourds
jusqu’au dernier bruit sourd.
Debout au milieu de la chambre.
La valise à mes pieds.
Ce silence me dit
que je suis enfin arrivé
à destination.
Livre publié dans la collection «Boréal compact».
