Pascal Assathiany, une vie de livresYanick Villedieu

Soixante ans d’histoire du livre au Québec et ailleurs à travers le parcours exceptionnel d’un libraire devenu diffuseur-distributeur devenu éditeur.

Notre entretien
avec l’auteur

Comment vous est venue cette idée de livre et comment a réagi le principal intéressé? A-t-il été «bon joueur» tout au long de l’aventure?

Après avoir publié au Boréal Le Deuil et la Lumière, qui raconte l’histoire du sida, et deux contes écologiques chez MultiMondes, je cherchais un projet d’écriture qui me ferait sortir de mes spécialités de longue date, la science et la médecine. Michelle Corbeil, la compagne de Pascal, m’avait soufflé à l’oreille qu’il avait vécu des moments mémorables et rencontré des personnes passionnantes au cours de sa longue carrière. J’ai saisi l’idée au vol. Pendant plus d’un mois avant de lui en parler, nous avons exploré, Michelle et moi, l’intérêt d’en tirer un livre. Et quand nous l’avons approché, vers la mi-mars 2023, il nous a d’abord répondu qu’il n’y avait sans doute pas assez de matière pour ce faire. Nous avons quand même continué d’y réfléchir. Au bout d’un autre mois, nous avons conclu avec lui que le projet pourrait tenir la route. Après encore un mois de réflexion sur la forme et le contenu possibles de l’ouvrage, nous avons tenu, Pascal et moi, notre première longue séance de travail le 13 mai, il y aura donc bientôt trois ans.

C’était le début de ce qui fut, effectivement, une aventure. Pascal s’y est prêté avec la plus grande amabilité, m’accordant notamment quelque 150 heures d’interviews. Il a épluché ses agendas des cinquante dernières années. Fouillé avec moi des piles d’archives papier. Répondu avec patience à toutes mes questions, y compris celles que nous appelions mes «QP», mes «questions pointues». Et cela, en me laissant libre de mener ma recherche et mon écriture comme je l’entendais, sans voir mon plan ni lire mon texte à mesure que les mois passaient. Il m’a toujours dit: «C’est ton livre, c’est toi l’auteur.»

Pascal Assathiany et vous-même êtes amis de longue date. Vous le connaissez bien. Pour autant, avez-vous été surpris par certains pans de sa vie au cours de vos recherches?

Je savais qu’il était une figure importante et respectée dans son domaine, qu’il avait connu maints succès et qu’il avait une forte propension aux voyages. Mais je ne pensais pas que c’était à ce point. Avec ses équipes du Boréal et de Dimedia, il est devenu un acteur de premier plan dans le monde du livre québécois. J’ai été surpris par l’importance, et par la continuité à travers les ans, de son implication dans la défense du livre, de la lecture et de l’édition. Surpris également par le fait qu’il a mené ces combats dans une multitude d’endroits et d’occasions au Québec, au Canada, dans les Amériques et en Europe. Je savais aussi qu’il était allé travailler aux Éditions du Seuil, à Paris, pendant deux ans, mais je n’avais pas réalisé qu’il était alors le numéro trois de cette très grande maison.

Ce qui m’a aussi beaucoup surpris, c’est l’étendue de son carnet d’adresses, dans lequel se trouvent bien sûr de multiples personnes de la chaîne du livre, de l’auteur au libraire, mais aussi de la politique, de la culture, de la société civile et des médias, et ce, de chaque côté de l’Atlantique. J’écris quelque part dans mon livre que «le fil conducteur» de sa vie, c’est «le désir et le don de tisser un réseau de relations professionnelles nombreuses et diversifiées, et l’art de faire de ces gens des amis».

Dans ce livre, vous donnez la parole à de nombreux collègues et de nombreux auteurs que Pascal a côtoyés. Quel est le sentiment général qui se dégage de ces entrevues? De votre côté, comment voyez-vous le legs de Pascal Assathiany?

Chez beaucoup, j’ai trouvé de la reconnaissance, voire de l’admiration, pour ce qu’il a fait en faveur du livre, aussi bien en diffusion-distribution avec Dimedia qu’en édition avec le Boréal. Les auteurs ont souligné le grand attachement qu’il leur portait, son respect pour leur travail, son souci de toujours les mettre en valeur. Quant aux personnes qui ont travaillé à ses côtés, elles m’ont dit le plaisir qu’elles ont eu, même s’il était, ou peut-être parce qu’il était un patron exigeant.

Après ces trois années à fréquenter Pascal régulièrement, je dirais que son legs est double. D’une part, il a laissé, en prenant sa retraite, deux entreprises culturelles en bonne santé, dynamiques, indépendantes: Dimedia et le Boréal continuent d’exister et de se développer. Je suis persuadé que l’une de ses grandes fiertés est que leur transmission aux suivants ait été réussie. D’autre part, il aura été un véritable passeur d’auteurs. Du Québec vers la France et la francophonie, vers le Canada anglais et même, grâce à de nombreuses traductions, vers des lectorats non francophones. Et inversement, de la France et du Canada anglais vers le Québec. Ce rôle de passeur est une autre de ses grandes fiertés.


 

J’écris quelque part dans mon livre que “le fil conducteur” de sa vie, c’est “le désir et le don de tisser un réseau de relations professionnelles nombreuses et diversifiées, et l’art de faire de ces gens des amis”.


 

À travers la vie et le parcours professionnel de Pascal Assathiany, qu’est-ce que le lecteur va découvrir sur le monde du livre?

Que c’est un monde bien vivant, riche d’idées et de réalisations, rassembleur de talents et de passions, complexe, à la fois fragile et solide. C’est l’image que je m’en suis faite au terme de ce que j’ai conçu comme un reportage au pays du livre et de l’édition – un pays que je connaissais assez peu et que j’ai abordé comme je l’ai fait, dans mon autre vie de journaliste, pour cet autre grand pays qu’est la science.

En plus des réalisations de Pascal, le lecteur découvrira comment l’édition québécoise a évolué depuis les années 1960, comment fonctionne ce secteur de l’économie et comment, au Québec, les politiques et des lois sur le livre ont favorisé son développement comme nulle part ailleurs au Canada. Ou encore, comment la mobilisation des milieux de la culture et de la politique, à l’échelle internationale, a mené à l’adoption, par l’UNESCO, de la Convention sur la diversité culturelle, une entente favorable, entre autres, au milieu de l’édition.

Le lecteur va aussi découvrir qu’entre l’auteur qui se lance dans un projet d’écriture – un roman, un essai ou… une biographie – et le lecteur qui a sous les yeux un livre fini, il y a une longue chaîne d’intervenants spécialisés: l’éditeur, qui aide à la préparation et à la finalisation du manuscrit, puisqu’un éditeur n’est pas simplement un imprimeur mais un conseiller à l’écriture; les personnes qui transforment le manuscrit en cet objet unique qu’est un livre; celles, ensuite, qui le font connaître aux médias et à ces indispensables intermédiaires que sont les libraires.

On découvrira d’ailleurs que sa vie de livres, Pascal l’a commencée en 1968 comme manutentionnaire dans une librairie, puis comme commis libraire, puis comme libraire pendant plusieurs années.