Extrait de l’œuvre
J’ai déjà été le centre du monde
Vendredi, 12 ½ hres a.m. 10 avril /31
Nous sommes de bons copains, n’est-ce pas, Suzon? Nous avons parlé assez longuement ensemble et vous m’avez dit: «J’aime à parler avec vous parce que vous comprenez.» Et j’aurais dû répondre ce que depuis longtemps je pense: «J’aime à vous voir et à vous parler chère Suzon, parce que vous ressemblez à un bon rayon de soleil qui réchauffe et qui vivifie, parce que vous êtes gentille, gaie, parce que vous avez bon cœur et que vous êtes capable de quelque chose qu’on ne trouve plus guère: le sentiment.» Je ne vous aime pas et pourtant, je suis parfois tout près de vous aimer; si je ne vous aime pas, c’est que je suis stérile de cœur et que je ne puis pas aimer.
Vous ne retournerez plus au grill? C’est dommage, c’était une occasion pour moi de vous rencontrer. Où vous verrai-je désormais? J’aime causer avec vous parce que vous voyez les choses sérieusement. Vous vous intéressez à des problèmes qui nous intéressent. J’aurais à vous causer de toutes sortes de choses. Votre situation, je la comprends. Je comprends aussi celle de R. Voyez-vous, j’ai déjà été un braillard; je le suis encore un peu probablement. J’ai déjà été le centre du monde connu, j’ai déjà cru que le soleil tournait autour de moi; j’ai trouvé un monde lourd de moi-même. Mais soudain je me suis vu atome et j’ai vu que le monde m’emportait dans sa fuite sans me sentir, et j’ai vu tous les autres pour qui je n’étais rien et qui voyaient tout le monde tourner autour d’eux, le monde inerte qui ne tourne que sur lui-même. J’ai vu ma folie de croire que j’étais tout quand je ne suis qu’une poussière parmi tant de poussières. Alors je me suis tu, j’ai connu l’isolement, et je me suis dit: «Pleure en toi, car il n’y a que toi qui saches que tu existes et qui saches ce que tu es.» Et voilà que le monde s’est agrandi indéfiniment et que j’ai compris toutes ses douleurs en comprenant mon égoïste peine dans ma solitude.
Je ne vous aime pas et pourtant, je suis parfois tout près de vous aimer; si je ne vous aime pas, c’est que je suis stérile de cœur et que je ne puis pas aimer.
J’ai compris un monde plein de personnalités qui sont des petits mondes égoïstes qui le contiennent tout entier, par rapport à eux; et vers chacun de ces mondes fermés se tournent de temps à autre quelques regards distraits des personnalités qui les entourent et que la vie, avec ses hasards étranges, a placées autour de lui, lui a attachées par des liens de toutes sortes. Et j’ai compris que ces quelques mondes qui le regardaient ne le voyaient pas comme il était, n’en voyaient qu’une minime part ou qu’une image que chacun s’en faisait, de sorte que même alors qu’il croyait être lisible comme un livre ouvert, il était plus fermé que le plus fermé des livres, où du moins le titre peut révéler quelque chose de leur contenu. Solitude! Solitude! Et autour de chacun de ces mondes gravitent quelques mondes qui exercent chacun une attraction quelconque, légère et factice, sur quelques satellites. Ainsi va le monde. Harmonie, rythme, où êtes-vous? Êtes-vous de vains mots, êtes-vous cette apparence, ces liens de fil? En vérité, la nature et les bêtes sont plus sages et les choses et les animaux sont amis entre eux d’une façon plus profonde et plus vraie que ne le sont les hommes. La loi qui fait la pluie retourner à la mer et qui fait la jument enfanter la génisse [sic] et brouter le même pré avec les troupeaux, et qui fait la sève monter de la terre et retomber à elle avec la chute des feuilles, et qui fait la vague se gonfler et s’effondrer en creusant un abîme que surplombe la vague sa soeur, voilà, voilà le rythme du monde.
Livre publié dans la collection «Boréal compact».
Textes choisis par Michel Biron et Thomas Mainguy.
Préface de Thomas Mainguy.
