Extrait de l’œuvre
Introduction
À la fin du XVIIe siècle, quelque part sur l’océan Atlantique, aux abords des côtes nord-américaines, Louis-Armand de Lom d’Arce de Lahontan fait l’expérience d’un usage plutôt inusité des cartes géographiques. L’officier français subit un rituel initiatique ingrat: des matelots en guenilles et au visage noirci lui lancent, comme à tous les nouveaux voyageurs, cinquante seaux d’eau à la figure, après l’avoir contraint de jurer à genoux sur un recueil de cartes marines. Cet atlas nautique, qu’on devine en piètre état, n’a pas seulement pour fonction de guider le pilote du navire. Les cartes qu’il contient prennent ici un sens nouveau, elles se substituent aux livres saints dans un simulacre de baptême païen, comme pour montrer en quoi le voyageur doit véritablement croire lorsqu’il s’embarque pour l’Amérique: en la géographie nord-américaine et non plus à l’histoire sainte, si peu utile en l’occurrence.
Dans son récit publié à La Haye en 1703, Lahontan fait la part belle aux cartes géographiques. La préface rappelle qu’il est très utile et «très conforme au goût du siècle» d’instruire à l’aide de cartes «exactement dessinées». Complémentaires au texte sur les mœurs des Amériquains, elles donnent à voir en un coup d’œil la «véritable disposition des pays» qu’ils occupent. Cartes «exactement dessinées», «véritable disposition des pays», les mots sont soigneusement choisis par l’auteur, qui cherche à exhaler un parfum d’authenticité. Lahontan ponctue son récit de cartes somme toute assez peu exactes. Or, si celles-ci ont des traits caractéristiques de l’œuvre d’un amateur, peu nombreux sont les lecteurs européens qui peuvent s’en plaindre, car il n’y a pas vraiment d’équivalent, à l’époque, d’une telle cartographie.
En début d’ouvrage, on trouve une Carte générale de Canada qui comprend le fleuve Saint-Laurent et la région des Grands Lacs. Cette carte originale propose des limites à la Nouvelle-France tout en circonscrivant des secteurs où les Autochtones chassent le castor. Le fleuve Mississippi clôt le côté ouest, même si la mention de trois affluents – la rivière des Missouris, la rivière des Otenta et la rivière Longue – laisse entrevoir d’autres terres vers l’ouest. Plus loin dans le récit, l’écrivain met en garde celui qui veut entreprendre l’exploration de pays inconnus: il doit se munir d’un astrolabe, d’un demi-cercle, de boussoles, d’une pierre d’aimant, de grosses montres, de pinceaux, de couleurs et de papier à dessin pour produire ses journaux et ses cartes. Lahontan met à exécution ces préceptes alors qu’il explore le bassin du Mississippi et le pays des Dakotas6. Il en résulte une carte consacrée à l’affluent du Mississippi baptisé rivière Longue. Empruntant ce cours d’eau, le voyageur traverse des villages densément peuplés. Très bien accueilli chez les Gnacsitares, il se fait offrir par le chef une carte dessinée sur une peau de cerf, qu’il s’empresse d’incorporer à sa propre cartographie. Sa Carte de la rivière Longue prend la forme d’un diptyque: du côté est, Lahontan représente la portion du cours d’eau qu’il dit avoir explorée, tandis que, du côté ouest, il reproduit la carte donnée par l’hôte des lieux. Les deux tableaux sont séparés par une ligne de démarcation centrale et une fleur de lys, laquelle désigne l’endroit qu’a atteint l’explorateur avant de rebrousser chemin. Pour Lahontan, il semble important d’indiquer la source du savoir géographique, que celui-ci provienne de sa propre expérience ou de celle des Autochtones.
Les cartes qu’il contient prennent ici un sens nouveau, elles se substituent aux livres saints dans un simulacre de baptême païen, comme pour montrer en quoi le voyageur doit véritablement croire lorsqu’il s’embarque pour l’Amérique: en la géographie nord-américaine et non plus à l’histoire sainte, si peu utile en l’occurrence.
Ailleurs dans son livre, il explique que les habitants des lieux utilisent les cartes en période de guerre et de chasse:
Quoique les Sauvages n’ayent aucune connoissance de la Geografie non plus que des autres Sciences, ils font les Cartes du Monde les plus correctes des Païs qu’ils connoissent, auxquelles il ne manque que les Latitudes & les Longitudes des lieux. Ils y marquent le vrai Nord, selon l’Etoile Polaire, les Ports, les Havres, les Rivieres, les Anses & les Côtes des Lacs, les Chemins, les Montagnes, les Bois, les Marais, les Prairies, &c. en comptant les distances par journées, demie journées de Guerriers, chaque journée valent cinq lieuës. Ils font ces Cartes Chorographiques particulières sur des écorces de bouleau, & toutes les fois que les Anciens tiennent des Conseils de Guerre & de Chasse, ils ne manquent pas de les consulter.
Lahontan met en avant dans ce passage son thème préféré, soit celui de la «raison sauvage» qui se passait des institutions européennes pour développer des savoirs sophistiqués. Il témoigne de l’universalité de la cartographie comme mode de communication et dépeint les Autochtones d’Amérique en cartographes assidus et accomplis. Au pays des Dakotas, le grand chef gnacsitare et l’écrivain voyageur français ont tous les deux recours au langage cartographique pour communiquer leur expérience des terres américaines. L’un présente son pays et ses prolongements vers l’ouest; l’autre tente d’asseoir son autorité d’auteur en démontrant sa connaissance des lieux, garantie par un savoir cartographique autochtone.
Ces exemples montrent que la carte surgit un peu partout en Nouvelle France, en mer et sur terre, dans des contextes de rituels, de guerres et de rencontres entre voyageurs français et hôtes autochtones. Durant toute la longue phase d’implantation coloniale en Amérique, les Français font un usage appréciable du langage cartographique, utilisé entre autres lors de voyages d’exploration, de l’établissement de colonies, de la conduite d’entreprises commerciales, de conflits militaires ou bien de négociations diplomatiques. Les cartes aident à mieux connaître des lieux éloignés que l’on souhaite atteindre. Elles guident les pilotes et leur permettent de perfectionner leur maîtrise des routes maritimes. Elles orientent les décisions en matière de développement colonial et commercial. Sur le plan symbolique, elles assoient l’autorité des puissances coloniales sur des espaces géographiques plus ou moins bien délimités, face à des rivaux européens qui convoitent les mêmes espaces ou les mêmes ressources. Les cartes ont également des fonctions militaires: elles permettent en effet d’anticiper des attaques armées ou de planifier des opérations en territoire ennemi.
