Jacques GodboutD’Amour, P.Q.

Un dynamitage systématique et jubilatoire des valeurs d’antan au bruit des bombes du FLQ.

Extrait de l’œuvre

Or les mots s’approchent: comme des mouches. Ils font trois, quatre tours prudents, plongent, s’agglutinent, chantent, se reproduisent, butinent, se séparent, s’appellent, s’interpellent, et le livre commencera d’apparaître là où je les écraserai, comme des mouches justement, comme des fraises, en tournant lentement le pouce pour en faire sortir tout le jus sucré…

— Tout le jus sucré! Vouache! (dit Mireille) du jus de mouche! Tu me donnes mal au cœur, l’Auteur! Ça va te coûter une bouteille d’Eno’s Fruit Salt correct! Pour qui qu’il écrit des affaires de même? Du jus de mots… de la bave d’écrivain! Tabarouette, que c’est vulgaire! Tabarnouche, t’as pas honte! Tabarnique, c’est pas des choses à lire à jeun le matin! Tabarnaque, dans quoi que je m’embarque! WOWE! Suis une tite fille correcte moi! J’ai été élevée chez les sœurs, je m’en vas pas me mettre à encourager la grossièreté des sentiments! Pour kikim’prend? Sacrament! Du jus! Dans deux minutes y va faire saigner les mots c’est sartain, comme des sacré-cœurs de carton, t’es un maudit enfirwapeur, l’Auteur!

Laisser le livre prendre comme prend la glace de novembre, se figer comme un poudigne avec dedans un vieux lacet brun de vingt-sept pouces, une enveloppe déchirée, du chewing-gomme durci, de la poussière de feuille d’érable, un bouton vert rouillé, un bâtonnet de popsicle à saveur de chocolat… Se taire, écouter.

— … Ah! Maudite marde de pape en plastique! J’ai oublié la citation pis les médailles!… Sur qui qu’il s’appuie cette fois? Sibole! Aragon!… tiens, tiens, on est bien loin de l’Annonce à Marie ka s’était faite fourrée sanl savoir par un oiseau! Koséki dit, Aragon, de si fin?

«Il s’agit toujours d’exprimer ce qu’on aime et qu’on voudrait nous interdire d’exprimer.»

— Ça me semble évident mouman. Pourquoi mettre une phrase de même en exergue? Pour faire cultivé, je suppose… Je m’en vais lui taper ça sur une page à part, il pourra ainsi, nèssepas, la sacrer au panier avec son linge sale, ses chaussettes executive en nylon, ses chemises italiennes, ses caleçons arc-en-ciel. (Mireille regarde les touches de son piano à lettres avec un haut-le-coeur évident.)

— Si je lui dactylographiais le texte sur du Kleenex, il pourrait se moucher dedans. Du jus de mouche! C’est aussi écœurant que le dentier de grand-mouman dans son eau salée entre nos brosses à dents Oral B; épicrisse que c’est toffe se mettre au travail quand une machine est pas les chars! (Elle modèle une tortue avec de la plasticine à nettoyer qui lui colle gentiment au bout des doigts, tamponne les lettres que l’encre macule, majuscules et minuscules, tord la pâte bleue, en sort une boule qu’elle lance au plafond, qui retombe sans rebondir… maintenant que tout est propre on peut continuer?)

Être fidèle au livre, car écrire c’est parfois tuer un à un ces lecteurs imaginaires qui, au-dessus de mon épaule, jettent de l’ombre sur les pages à demi remplies, écrire c’est, d’une certaine manière, assassiner les mots aussi, les empaler avec sa fourchette, les offrir au premier venu dans des brasseries sombres où le temps vient s’arrêté.

— Arrêté? dit Mireille; accent taigu? Cela aurait tété mieux d’écrire: arrêter, E-R, mon beau Caruso de papier…

Tenter de discerner sa voix parmi celles qui nous parviennent du rez-de-chaussée, ici des gants de peau, là des parapluies, des bonbons, des sacs, des bonnets de bain, des appareils photos, des… écouter les mots-mouches qui chantent dans la lumière des croisées.

— C’est clair, ça doit être un texte pour une revue littéraire, c’est sûr… douze abonnés dont dix écrivains et deux professeurs… Je comprends pas! Ya pas besoin de ça. Vouais. Dis donc! Mariette! Ça sent la marde ton nouveau champou, moi, ça me fait rien, c’est pour toi… Une chance que c’est pas trop long cette niaiserie- là; ça m’écœure un peu…


Livre publié dans la collection «Boréal compact».