Notre entretien avec l’auteur
Dans ce recueil, vous abordez de front la mort – non pas celle d’un grand-parent ou d’un être cher, mais celle de votre narrateur, un adolescent de quatorze ans. Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir explorer cette zone d’ombre, ce territoire peu défriché en littérature pour la jeunesse?
Je sais bien qu’on a tendance, en grandissant, à ne plus se la poser – cette question sans réponse: «Qu’est-ce qui se passe, quand on meurt?» Quand les enfants nous la posent, ils sont dans un bel état de gravité. Et souvent nous sommes mal à l’aise, nous répondons comme si le fait de ne pas avoir de réponse risquait d’être décevant. Que faire avec le fait de ne pas savoir? On peut simplement dire que c’est un mystère. Oui, nous voici devant le plus troublant mystère qui soit. Le mystère qu’on est pour soi-même, dans ce monde qui apparaît, soudain, à travers les yeux d’un inconnu. Il manque à nos vies une information essentielle, et c’est à partir de là que j’aime écrire. Dans cette conscience retrouvée du grand inconnu fondamental.
Non content de scruter la fin de la vie vous allez jusqu’à dépeindre le moment même de la mort et même, plus inusité encore, tracer les contours de ce à quoi pourrait ressembler l’après-vie. Comment avez-vous appréhendé cet exercice?
L’après-vie, c’est un lieu inusité pour nous, mais exploré, cartographié depuis des siècles. Deux sources m’ont nourri. D’abord, la tradition des Livres des morts, comme on les appelle: des instructions, des conseils que certains peuples (Tibétains, Maya, Égyptiens…) récitaient aux défunts, pour les accompagner dans l’au-delà. À sa façon, mon petit livre ajoute une marche à ce grand escalier. Je m’adresse aux enfants, mais aussi à l’enfant en nous, car devant la mort nous sommes tous des enfants aux yeux grands ouverts. Je me suis inspiré aussi de nombreux livres écrits dans les années 1970 et 1980, par des médecins recueillant les témoignages de patients qui venaient d’être réanimés. Le Dr Melvin Morse, notamment, s’est penché sur le cas d’enfants qui, revenus des morts, tenaient à raconter, à dessiner ce qu’ils avaient vu. Sans voir ces récits comme des révélations indubitables, je les ai reçus avec toute l’ouverture que j’ai pu. J’ai voulu les écouter, en écrivant, sans les trahir, tout en imaginant un pays des morts encore inexploré, qui nous fait entrer le plus loin possible au cœur de toutes choses. Ce livre, je l’ai voulu purement exploratoire et réconfortant.
Votre texte, bien sûr, explore les zones d’ombre, mais fait aussi la belle part à la lumière. Étiez-vous soucieux, au moment de l’écriture, de trouver cet équilibre? Inquiet à l’idée qu’on puisse vous accuser de magnifier la mort?
C’est un fait souvent observé et qui pourra nous surprendre: aucun patient réanimé, qu’il soit revenu enchanté par l’expérience ou traumatisé (c’est plus rare), n’a envie, dans les semaines et les années qui suivent, de s’enlever la vie. Même les gens décédés après une tentative de suicide reviennent avec un nouveau regard qui les amène à tout reconsidérer. Ces personnes subissent une métanoïa, une sorte de conversion, pas nécessairement religieuse (le fait d’être croyant ou non ne semble pas influencer l’expérience). Elles sont rendues à l’existence avec un profond goût pour la vie, la découverte, l’introspection, l’attention aux autres. En lisant ces témoignages ou Le Livre des morts tibétains, j’ai senti mon propre regard changer, quand je revenais à la vie ordinaire. «Vis comme si tu étais mort», disent les mystiques. À quoi ressemblerait cette vie, si on la voyait soudain du point de vue d’un mort? On hésite à jouer à ce jeu-là, à se rapprocher de la mort, et pourtant, comme on sait, c’est à proximité de celle-ci qu’on devient conscient, que la valeur de tout se montre enfin. Si l’humanité a un problème de fabrication, c’est bien d’apprécier la vie, de la voir après coup, au moment de la perdre. Évidemment, ce n’est pas un problème de fabrication. Toutes les pièces sont là, en fonction, prêtes à s’activer, à tout instant.
J’ai voulu les écouter, en écrivant, sans les trahir, tout en imaginant un pays des morts encore inexploré, qui nous fait entrer le plus loin possible au cœur de toutes choses. Ce livre, je l’ai voulu purement exploratoire et réconfortant.
Quel pouvoir a la poésie? Est-ce, au fond, celui de nommer l’innommable?
La période de rédaction s’achève, mes étudiants vont ramener leurs copies. Je vais m’enfermer pendant des jours pour les corriger. Une expérience interminable. Et pourtant je sais que je vais tomber sur des phrases, des tournures qui vont m’étonner, entrevoir par moments ce qu’ils portent. Quand ça se produit, ce n’est pas tellement les textes qui sont meilleurs, c’est moi qui m’absente un instant de ma lassitude. Ça n’a donc rien d’un pouvoir: pas quelque chose en plus, mais quelque chose en moins, qui nous simplifie, qui nous donne accès à ce qu’on vit. Je ne sais pas si c’est ce qu’on appelle la poésie, mais avec un bon poème, quelque chose en nous est désarçonné, allumé. Je pense qu’on peut vraiment attendre ça des mots, qu’ils nous amènent là, nous gardent là. Dans l’apparition. Et le paradoxe, c’est que ça se produit aussi en l’absence de mots. Quand on se souvient que les noms sont provisoires, que rien n’a de nom, en réalité. Que tout est innommé.
Livre publié dans la collection «Brise-glace».
