Stanley PéanZombi Blues

Suspense, horreur et fantastique sur fond de jazz envoûtant et de tontons makouts.

Extrait de l’œuvre

L’endroit n’est guère approprié pour renouer les liens affaiblis par la distance et les années. Quoique pressée de se retrouver en un lieu plus intime, Laura n’ose pas proposer sa maison dans Mooneys Bay et accepte plutôt de le raccompagner au motel. Dans l’auto, il allume la radio et parcourt la bande FM en quête d’un morceau qui ne lui tirerait pas une moue. Les ondes grésillent jusqu’à ce qu’il s’arrête sur What’s New?, interprété par Helen Merrill. Une sensation d’irréalité imprègne l’atmosphère.

Laura a tellement souhaité le revoir, mais il paraît si distant derrière ses lunettes fumées. Elle se réjouit néanmoins de constater qu’il porte à la boutonnière la broche en forme de bugle qu’elle lui avait offerte pour son douzième anniversaire. Timide, sa main quitte le levier de vitesse, va vers ces doigts noirs qui pianotent sur le tableau de bord. Son teint pâle tranche sur la peau de charbon. Elle resserre sa prise sur la main, puis la relâche à contrecœur.

Il observe Laura, en souriant presque. Après tout ce temps, il s’amuse de l’accent outaouais, de cette manie de prononcer les abréviations en anglais. Paradoxalement, lui, qui a passé toutes ces années aux États-Unis, parle un français quasi neutre. Laura lui reproche son absence aux obsèques; dans le télégramme, elle avait bien précisé date, heure et lieu. Le regard sévère qu’il lui jette par-dessus la monture de ses Serengeti l’intimide. Elle se doute bien des raisons de son absence…

En garant son Audi devant la sordide bâtisse, Laura fronce les sourcils. Son dégoût se décuple une fois entrée dans la chambre crasseuse. Deux tables de chevet et une commode dépareillées cernent le lit défait. Des fauteuils au tissu élimé sont disposés autour d’une table ovale en mélamine jaunie.

— C’est tout ce que je peux me payer, dit-il en déposant sa trompette sur le meuble, à côté d’une vieille télé. Je ne suis pas médecin.

— Je gage que c’est infesté de coquerelles.

— Non. Pour les coquerelles, il faut payer un supplément.

Elle reconnaît l’humour de leur père. Son amusement s’estompe dès qu’il tend la main vers la bouteille à moitié vide au pied du lit. Poliment, elle refuse le verre de bourbon qu’il lui offre. Cul sec. Il se verse un autre verre.

— Tu ne crois pas que tu bois trop?

— Pas de ça. On n’a plus l’âge de jouer au docteur.

— Je ne joue pas: je suis médecin.

— Peut-être. Mais je ne suis pas patient.

Elle ne réplique pas. Il a changé: plus agressif, plus froid. Que ne donnerait-elle pas pour qu’il l’enlace? Comment raviver leur complicité maintenue artificiellement en vie par leur correspondance irrégulière des dernières années? Si seulement il ôtait ces maudits verres fumés qui masquent son regard. Laura se laisse choir dans un fauteuil. Assis sur le coin du lit, il sort un CD de son sac: Gabriel D’Arque-Angel Quintet, Zombi Blues. La pochette le montre, tête inclinée, trompette embouchée pointée vers le sol. Elle examine le boîtier, intriguée par le nom de scène et les titres émaillés de références africaines: «Afro Blue», «Queen of Sheba», «Liberian Girl», «Nefertiti», «Song of Salomon», «Theme from “Roots”«African Waltz», «Appointment in Ghana», «Zombi Blues».

Une drôle de sensation l’étreint, comme si, pour la première fois, elle prenait conscience que son frère est noir.

— Il serait fier de toi. Mom aussi, ajoute-t-elle dans un murmure.

De dépit, il expire par les narines, puis il engloutit une nouvelle rasade de bourbon. Laura pose le boîtier sur la table.

— Gaby, elle souffre beaucoup de votre querelle.

— Qu’elle souffre.

Le ton est sec, sans appel. Laura se tait, incertaine de sa volonté de défendre Corinne. La conversation, ponctuée de silences gênés, dévie inévitablement sur les derniers jours de leur père. Gabriel se sert un autre bourbon. Cette fois, Laura consent à l’accompagner. Ils trinquent alors, discutent de tout, de rien, du temps qui passe et des chagrins qui perdurent. Elle l’interroge sur New Orleans, Chicago, New York, tous ces endroits où l’a conduit sa bohème. Il lui pose des questions sur son travail, sur la petite Ruby, sur Dick. Pure politesse, elle le sait. Sa vie conjugale n’intéresse pas son frère! Évasive, elle laisse entendre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais qui tente-t-elle de berner? La fatigue, le chagrin et la nervosité décuplent l’effet de l’alcool. Après deux verres, Laura se sent fondre. Elle retire sa veste, déboutonne un peu son chemisier, défait sa coiffure pour laisser tomber sur ses épaules son abondante chevelure auburn. Elle dépose son téléavertisseur sur la table de chevet, éteint la lampe et s’allonge sur le lit.


Livre publié dans la collection «Boréal compact».