Dave Noël Histoires d’épaves

Une soixantaine de navires à voile qui racontent plusieurs siècles d’histoire autour de nos côtes.

Extrait de l’œuvre

 

Introduction

La navigation au temps de la marine à voile exigeait une connaissance fine des côtes, des chenaux et des courants marins doublée d’une prudence de tous les instants. L’amiral anglais Hovenden Walker l’a appris à ses dépens en 1711 à son arrivée dans l’estuaire laurentien, où il a perdu près de 1 400 marins et soldats noyés dans le naufrage d’une partie de ses navires. Ce désastre maritime, le plus important de l’histoire du Saint-Laurent, a retardé la conquête du Canada d’un demi-siècle. Il a néanmoins sombré dans l’oubli. Seule la découverte d’une épave complète chargée d’artéfacts permettrait d’ancrer cet événement singulier dans la mémoire. Cet angle mort pourrait bientôt être éclairé par le balayage au sonar qui se fait au large de l’île aux Œufs et de la Pointe aux Anglais.

Au-delà des vestiges matériels, les épaves ont laissé des traces dans les récits des survivants. Ces récits offrent des portraits saisissants de l’angoisse ressentie à bord des navires au moment de «faire côte». C’est le cas des Aventures du libertin Claude Le Beau relatant la fin abrupte de l’Éléphant sur les battures du cap Brûlé, en amont de l’île d’Orléans, en 1729. Les passagers détrempés de ce magnifique vaisseau ont été secourus rapidement, contrairement à ceux de la Renommée qui s’est brisée sur les récifs de l’île d’Anticosti en 1736. Les souffrances de ses naufragés réduits au cannibalisme ont été dépeintes en détail par le père Emmanuel Crespel dans un ouvrage publié en 1742. Ce succès de librairie, traduit en allemand puis en anglais, a contribué à la réputation calamiteuse du Saint-Laurent. Le récit le plus marquant de l’époque est sans doute celui de Luc de La Corne concernant le naufrage de l’Auguste en 1761. Son témoignage a frappé les esprits, au point de devenir le symbole de la «décapitation sociale» de la société canadienne-française pour certains historiens.

La guerre de la Conquête a généré un nombre élevé d’épaves entre 1755 et 1760. Ses principaux combats se sont d’ailleurs déroulés à portée de canon des rivages, où se sont affrontés des bâtiments de toutes tailles: vaisseaux, frégates, brigantins, galiotes à bombes, chébecs et canonnières, sans oublier les terribles brûlots chargés de combustibles. Ces altercations navales sont demeurées dans l’ombre des combats terrestres comme les batailles des plaines d’Abraham et de Sainte-Foy. Elles ont pourtant laissé des traces tangibles dans les eaux troubles de l’ancienne Nouvelle-France. En témoignent les épaves des vaisseaux du marquis des Gouttes de 1758 qui gisent toujours dans le havre de Louisbourg, sur l’île du Cap-Breton, ou à celles du capitaine Jacques Kanon enfouies dans les sédiments de la rive sud de Québec depuis 1759. Ces vestiges reposent à l’abri des regards, contrairement aux épaves de la flotte du capitaine de La Giraudais qui ont été renflouées dans la rivière Ristigouche, en Gaspésie, dans le courant du XXe siècle. L’une d’elles, le Machault, a d’ailleurs son propre musée, dont le rayonnement local a eu pour effet de fausser l’importance de la mission de secours qui lui avait été confiée par Versailles en 1760.

Certains voiliers vont et viennent à travers la mémoire comme des vaisseaux fantômes. C’est le cas de la frégate Atalante, échouée sur les battures de Neuville en 1760 au terme d’une canonnade désespérée contre deux adversaires britanniques. Ce combat d’arrière-garde livré par le capitaine Jean Vauquelin a inspiré les poètes du XIXe siècle qui l’ont actualisé pour en faire le symbole de la résistance d’un Canada français baignant dans un océan linguistique anglophone. Éclipsé par le ressac mémoriel de la Révolution tranquille, cet épisode périphérique de la Conquête a refait surface de façon inattendue au milieu de la décennie 2010 après qu’un groupuscule d’extrême droite de Québec s’est approprié le nom Atalante en guise de bannière. De ce sursaut, il ne reste plus aujourd’hui qu’une poignée de graffitis, des «Fuck Atalante» laissés sur les murs de la capitale par des militants antifascistes pour qui le nom de la frégate est uniquement associé à l’intolérance identitaire.


 

Au-delà des vestiges matériels, les épaves ont laissé des traces dans les récits des survivants. Ces récits offrent des portraits saisissants de l’angoisse ressentie à bord des navires au moment de “faire côte”.

 

 

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L’Empress of Ireland, dont le naufrage en aval de Rimouski a fait près de mille victimes en 1914, émerge dans les consciences dès que l’on évoque les épaves du Saint-Laurent. Les innombrables articles de journaux et documentaires télévisés consacrés au «Titanic québécois» ont gardé vivant le souvenir tragique de ce paquebot transatlantique. Il en va de même des autres navires à coque de métal des XIXe et XXe siècles que le service hydrographique du Canada repère de temps à autre en balayant les fonds marins au sonar. Les plongeurs amateurs peuvent d’ailleurs visiter la plupart de ces épaves en amarrant leur embarcation à leurs bordages métalliques au moyen d’un grappin! Notre ouvrage n’ira pas dans ces eaux fréquentées.

Les navires évoqués en ces pages ont en commun d’avoir sombré près des côtes de la Nouvelle-France entre le XVIe et le XVIIIe siècle, qu’ils soient français, britanniques ou basques. Nous déborderons ainsi largement du territoire actuel du Québec pour nous projeter sur le pourtour du continent nord-américain, en passant par les Grands Lacs. Cette Histoire d’épaves tire son origine d’une série d’articles publiée dans Le Devoir en 2024. Les huit textes originaux sont devenus autant de chapitres, revus et augmentés. À ce noyau initial se sont ajoutés douze inédits mettant eux aussi l’accent sur l’expérience des archéologues subaquatiques que nous remercions chaleureusement. Leurs témoignages se sont révélés essentiels pour éclairer la trajectoire de ces voiliers, dont les restes sont plus que jamais menacés par le pillage et l’érosion accélérée des côtes qui les exposent aux éléments. D’où l’importance de renflouer le souvenir de ces points d’ancrage mémoriels d’un passé maritime insoupçonné.