Miriam ToewsLe Nombril de la lune

Où l’autrice tente de répondre à une question fatidique: «Pourquoi écrivez-vous?»

Extrait de l’œuvre

Avril 2023

J’ai accepté de participer à une Conversación à Mexico. Il s’agit moins d’une conversation que d’un événement à l’occasion duquel des écrivains du monde entier lisent un récit, un essai ou quelque chose de leur cru sur un sujet précis choisi par le comité de la Conversación à Mexico. Cette fois-ci, le sujet est: «Pourquoi j’écris?» J’ai répondu au directeur de la Conversación: Pourquoi j’écris ou… Pourquoi écrire?
Pourquoi j’écris, a-t-il répondu.

Le 28 décembre 1995

Chère Marj,
Mon petit bouddha me rappelle d’être gentille, mon croissant de lune rouge et noir me rappelle l’instabilité de l’univers, mon rideau de couleur rose crée une atmosphère d’émerveillement et mon encens au parfum de rose m’aide à dormir, mais quand même… Je suis perdue, en colère, infiniment triste (au bord des larmes cinquante fois par jour), improductive, vindicative, cassante, seule, SEULE par-dessus tout, misérablement seule. Ma solution? Lire, lire, lire encore, ne pas mettre le nez dehors, rivée à mon écran d’ordinateur, faire chier C avec ce qu’il croit être des névroses en phase terminale, dire ouais ouais ouais aux enfants, avoir envie de me soûler tous les soirs, ne jamais céder à la tentation. C’est quoi, mon problème? On est FAUCHÉS, FAUCHÉS, FAUCHÉS – une subventionnette à recevoir, puis on est cuits. Je déteste écrire – quelle merde, blablabla. Je m’autodévore. La maison tombe en ruine. Je saigne, je pisse le sang, mes organes, tissus rouge sombre, se débinent – tiens, c’est mon foie, ça? – tels des bouts de melon d’eau en décomposition. Il est dix heures du soir, je porte un pyjama en flanelle orné de minuscules tulipes bleues. La petite G sculpte des chats dans l’argile et me demande si parfois j’ai peur.

Le châtiment, peut-être, ou quelque
contagion du destin la trouve ici,
sa tête tondue, ses poignets bandés, ses
yeux ouverts,
méditant la parabole du parfait silence.

Christian Wiman

Mon petit-fils de quatre ans traite son petit frère d’un an de maudite face de nouille, et c’est moi qu’on engueule parce que j’ai ri. Oui, c’est vrai, ai-je dit un jour à mon petit-fils, c’est vrai. Un dimanche, par un total et insoutenable ennui, j’ai mangé tout un bulletin paroissial. Tu l’encourages à manger du papier? a demandé ma fille. Je lui recommande de se méfier de la religion organisée. Je pense à ma sœur aînée. Rires sonores et silences hébétés, comme ceux de mon père. Deux vitesses, disait ma mère. La première et la quatrième. Mais il y avait des entre-deux. Ma sœur roulait parfois en deuxième et en troisième. Je la surveillais de près. Mais d’assez près? Récemment, ma fille, ma mère et moi avons ouvert le coffre de cèdre de ma sœur. On y a trouvé des cahiers de notes et des journaux intimes. Un cahier débutait par une citation inspirante de Goethe: Quoi que tu rêves d’entreprendre, commence-le. L’audace a du génie, du pouvoir, de la magie. À la dernière page, on lisait: Dause (sic) de quar, manque d’air, difficile de respirer, égratignures, allergies, douleur, corticostéroïdes, bêta-bloquants, salbutamol, bioflavonoïdes, changement ou dépendance, adrénergiques 5, atrovent, stabilisateurs de mastocytes, pas de soulagement.

Mais entre le commencement et la fin de la civilisation, entre le Parthénon et la pluie de gravillons, il y a le corridor étroit, la langue de terre, où vit l’écriture. C’est après la fin des illusions – mais juste après – et avant la fin de la guérison – mais longtemps avant –, que l’écriture vit, que l’âme (mot qui fait chier, âme? Récemment, un investisseur de fonds privés m’a demandé si je croyais avoir une âme et j’ai été prise d’un fou rire incontrôlable) de l’écrivain flotte, pas comme dans des régates, sous un soleil étincelant, mais dans la précarité la plus grande. Ou: dans cet espace ou cette langue de terre ou ce corridor étroit, le silence de ma sœur, la souffrance qui a détruit son langage ou détruit le langage ou détruit sa foi dans la capacité du langage à dire quelque chose sur l’âme humaine, ou sur son âme à elle, tout ça n’est que du vent, la déconstruction de son monde, du monde – et dans l’espace ou la langue de terre ou le corridor étroit, elle me demande d’écrire, de refaire mon monde, son monde, le monde. Mais qui se soucie du nom du vent? Je m’en soucie. Je ne m’en soucie pas. Je m’en soucie. C’est dans ce vide que se déploie l’effort. Et dans cet effort, mais pas dans son résultat, résident l’acte créateur et la vie. Le silence de ma sœur était un acte créateur – ou pas? Sa souffrance avait-elle
détruit son langage, ou sa foi dans le langage? Avait-elle eu raison de sa volonté ou de sa capacité de parler? Son silence était-il plutôt un choix créatif, un acte créateur, un effort? Ou est-ce que le langage, sa futilité ou ses lacunes l’avaient déjà détruite?

Âgées de douze et six ans, ma sœur et moi chantons en y mettant tout notre cœur. C’est notre cadeau d’anniversaire pour notre père qui va avoir l’âge de Jésus au moment de son assassinat. Nous avions répété avec assiduité et sérieux. Nous chantons «I Don’t Kwow How to Love Him» de la bande sonore de Jesus Christ Superstar. C’est une prostituée qui chante ces paroles, mais ma sœur et moi l’ignorons. Nous pensons qu’il est simplement question de Jésus, que mon père aime beaucoup et auquel il s’identifie.

And I’ve had so many men before… Notre mère a été incapable de se contenir. De s’empêcher de rire. Elle a essayé, mais sans y arriver. Offensée, ma sœur a cessé de jouer et est sortie en coup de vent, en coup de vent puissant, et m’a laissée chanter seule les dernières paroles de la plaintive prostituée.


 

Traduit de l’anglais (Canada) par Paul Gagné