Extrait de l’œuvre
Ce que nous vous présentons ici est une histoire vraie, ou du moins aussi vraie que le permettent des souvenirs imparfaits et des archives incomplètes. Au Canada, 330 000 personnes vivent dans des réserves, qui sont de simples miettes par rapport aux terres immenses que géraient autrefois les peuples autochtones. On y dénombre 120 000 enfants: la moitié grandit dans la pauvreté, soit le triple de la moyenne nationale, tandis que seulement quarante pour cent d’entre eux terminent leurs études secondaires, soit deux fois moins que la moyenne nationale. En fait, un enfant qui grandit dans une réserve a plus de chances de se retrouver derrière les barreaux que sur les bancs de l’université.
Si ces problèmes sont vastes, nous avons fait le choix de les étudier à petite échelle. Nous avons cherché des explications dans deux communautés voisines, dans la vie de deux familles. Nous avons également consulté les archives gouvernementales, où les morts continuent de chuchoter leurs secrets. Nous avons examiné des milliers de documents, catalogués par ministère et par date, par nom et par volume, par boîte et par dossier. Il se trouve que la pauvreté dans les communautés autochtones n’a rien d’accidentel ou d’inévitable. «Nous», c’est-à-dire Andrew et Douglas, n’avons pas commencé ce projet en tant que coauteurs. À l’origine de ce livre, il y a un article qu’Andrew a fait paraître dans le magazine Maclean’s à l’été 2012, alors qu’il était étudiant en droit à l’Université de Toronto. Quelques années plus tard, il en a publié un second sur le même sujet. Chaque fois, il a mené son enquête par téléphone, à des milliers de kilomètres de l’endroit qu’il décrivait. Hanté par ce qu’il avait appris et déterminé à creuser davantage la question, il a pris un aller simple pour le Manitoba à l’automne 2017 et posé les yeux pour la première fois sur la vallée de la Birdtail.
Rapidement, Andrew, un Canadien de deuxième génération élevé à Montréal, dont les grands-parents sont originaires de Russie, de Pologne et du pays de Galles, a compris qu’il ne pouvait rendre justice, à lui seul, à cette histoire. Il a donc pris contact avec Douglas, son ancien professeur de droit. Douglas a grandi dans l’Ouest canadien, un jeune Indien dans des villes de cowboys. Plus tard, à l’université, lorsqu’on lui a demandé pourquoi il voulait faire des études de droit, il a répondu: «Je veux savoir comment on fait pour maintenir l’homme rouge à terre.»
Nos chemins se sont d’abord croisés en classe, dans le cours de droit patrimonial que donnait Douglas. Dans un de ses premiers travaux, Andrew avait écrit qu’une communauté autochtone avait «erré» dans une région de la Colombie-Britannique. Douglas avait encerclé le mot et ajouté ceci dans la marge: «De nombreux verbes conviendraient ici: voyager, traverser, se déplacer, parcourir. Pourquoi errer?» C’était une façon polie de dire: Errer, c’est bon pour les animaux.
C’est de ce début improbable qu’une amitié durable est née. Nous avons écrit ce livre parce que les écoles des réserves sont largement sous-financées depuis des décennies. Prendre la mesure de ce terrible constat, c’est rejeter l’idée réconfortante selon laquelle la discrimination envers les Canadiens autochtones ne serait qu’un lointain souvenir, le fait d’inconnus disparus depuis longtemps. Au contraire, l’effet combiné d’un financement insuffisant de l’éducation et de débouchés moindres pour les élèves autochtones perdure à notre époque, sous les gouvernements libéraux et conservateurs.
Prendre la mesure de ce terrible constat, c’est rejeter l’idée réconfortante selon laquelle la discrimination envers les Canadiens autochtones ne serait qu’un lointain souvenir, le fait d’inconnus disparus depuis longtemps.
Ce livre en explique les causes et montre comment offrir aux jeunes Autochtones et à leurs communautés une vraie chance de s’en sortir. Nous abordons également la question la plus fondamentale d’entre toutes: comment les Canadiens autochtones et non autochtones peuvent-ils vivre côte à côte, sur un pied d’égalité?
Ensemble, nous avons essayé d’obtenir une vision plus claire du passé et d’imaginer un avenir meilleur. L’histoire qui en résulte est remplie de bons et de méchants, d’ironie et d’idéalisme, d’actes de racisme et de réconciliation. Elle se déroule au Canada, mais il suffit de tendre l’oreille pour entendre des échos d’événements survenus aux États- Unis, en Australie et dans tout le Commonwealth.
La réconciliation est un processus, et ce processus doit commencer par une évaluation honnête de notre histoire. Comme l’a dit Murray Sinclair, l’ancien président de la Commission de vérité et réconciliation du Canada: «La vérité vous libérera. Mais d’abord, elle vous mettra en rage.»
Traduit de l’anglais (Canada) par Éric Fontaine
