Simon LordPetite histoire du vélo à Montréal

Une première synthèse historique sur la place du vélo à Montréal.

Notre entretien
avec lauteur

À quand remonte l’arrivée du vélo au Québec et à quoi ressemble sa pratique dans les premières années?

La première démonstration publique d’un vélo dans la province remonte à octobre 1868, à Québec. Ce mois-là, sur la terrasse Dufferin, le fabricant de calèches Édouard Gingras enfourche un vélocipède devant une petite foule. Les gens sont complètement ébahis par le spectacle et la nouvelle fait vite le tour des journaux québécois. Il faut attendre quelques mois plus tard, en 1869, pour que l’invention atterrisse à Montréal. Cette année-là, c’est la folie pour le vélo. On parle même de vélocipédomanie. Tout le monde veut le voir, tout le monde veut l’essayer. Dans les grandes villes, on ouvre des écoles où on loue des montures et on vous enseigne à garder l’équilibre. Tout se passe à l’intérieur, souvent sur des planchers de bois, parce que les routes sont trop mauvaises, mais aussi parce que les roues de vélo sont essentiellement des roues de charrettes. Se promener dans la rue n’est donc pas l’expérience la plus plaisante.

Les organisateurs d’événements flairent vite la bonne affaire et organisent des courses, mais aussi des événements plus singuliers, du moins de notre point de vue contemporain, comme de grandes mascarades à bicyclette. Par la suite, au cours des années 1870 et 1880, la folie se calme et le vélo devient une affaire de passionnés. On en parle peu dans le grand public. Il est relégué aux clubs cyclistes, qui attirent principalement de jeunes hommes des classes fortunées – le vélo reste très dispendieux. Derrière le guidon de leurs vélos grands-bis, ils organisent des randonnées régulières qui sont toujours très structurées: à cette époque, les clubs sont organisés comme des groupes quasi militaires, avec une structure hiérarchique et des uniformes inspirés de la cavalerie. Ils signalent même parfois leur arrivée dans une ville avec un clairon!

On entend souvent dire que Montréal est une ville qui n’est pas faite pour le vélo: les hivers sont trop froids, les étés trop chauds et le relief complique les déplacements. Qu’est-ce que l’histoire du vélo nous révèle à ce sujet?

D’une certaine manière, c’est assez littéralement vrai que Montréal n’est pas fait pour le vélo, puisqu’on a nivelé des quartiers entiers dans l’après-guerre pour construire des infrastructures adaptées spécialement aux automobiles. On a donc «fait» et pensé la ville davantage pour l’auto que le vélo. Mais prétendre que nos petites côtes ou nos saisons empêchent la pratique du vélo est tout simplement erroné. Même avec leurs vélos rudimentaires de l’époque, les premiers cyclistes parcouraient sans problème l’île de bout en bout, du parc du Mont-Royal jusqu’à Lachine en passant par le Vieux-Port. Loin d’être un obstacle, le léger dénivelé était considéré comme un attrait parce que la montagne donnait une vue spectaculaire sur la ville. Idem pour la chaleur. Le vélo était une occasion de générer une brise rafraîchissante.

Il faut dire que la ville était plus verte, avec moins d’îlots de chaleur, avant qu’on la bétonne de bout à bout pour l’auto. Quant à l’hiver, c’est pareil. Les Montréalais roulaient durant la saison froide dès la première année où le vélo est arrivé en ville. La pratique était davantage récréative qu’utilitaire parce que les rues n’étaient pas déneigées, un problème qui empêchait d’ailleurs les autos de circuler en hiver aux premières heures de l’automobilisme. Mais une fois que les rues ont commencé à être déneigées et que la bicyclette est devenue un véhicule de livraison important, la pratique hivernale a pris du galon. Ce n’est qu’une fois que les automobiles ont commencé à monopoliser l’espace urbain que le vélo d’hiver a disparu.

Vous dites au début du livre que vous l’avez écrit, car vous vous êtes rendu compte qu’étrangement il n’existait pas encore de synthèse historique sur ce sujet. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris durant vos recherches?

Quand j’ai commencé à travailler sur le livre, je connaissais déjà les grandes lignes de l’histoire du vélo à Montréal depuis les années 1970, avec Bob Silverman et sa vélorution, et j’avais beaucoup lu sur l’histoire du vélo plus généralement. Je ne m’attendais donc pas nécessairement à de grandes surprises. Mais quand j’ai lu tout ce qui s’était passé dans l’univers du vélo à Montréal au 19e siècle, j’ai été vraiment étonné de découvrir à quel point nous étions déjà fous de vélo, spécialement durant la vélocipédomanie de 1869 et la bicycle craze du milieu des années 1890. Au cours de ces années-là, des Montréalais ont fondé le deuxième plus vieux club cycliste d’Amérique du Nord, qui existe encore aujourd’hui. Nous avons lancé un salon du vélo prestigieux qui attirait l’élite de l’époque. Nous avons aussi reçu les Championnats du monde de cyclisme sur piste dans un énorme vélodrome, à Verdun, qui était reconnu comme l’un des meilleurs sur le continent. L’événement a d’ailleurs battu des records d’assistance. Nous avons même fondé la Cyclists’ Rights Association, une sorte d’ancêtre de Vélo Québec. Une autre chose qui m’a surpris, c’est de constater que même à cette époque, avec des vélos qui étaient loin d’avoir la robustesse et la technologie d’aujourd’hui, les cyclistes faisaient de très longues randonnées, comme Québec-Montréal. Certaines des routes les plus populaires aujourd’hui dans la grande région métropolitaine, comme le trajet de Montréal à Saint-Jean en passant par le canal de Chambly, étaient également déjà populaires à cette époque. Comme quoi on ne réinvente pas la roue!


 

Quand j’ai lu tout ce qui s’était passé dans l’univers du vélo à Montréal au 19e siècle, j’ai été vraiment étonné de découvrir à quel point nous étions déjà fous de vélo, spécialement durant la vélocipédomanie de 1869 et la bicycle craze du milieu des années 1890.


 

Aujourd’hui, alors que le vélo gagne en popularité année après année à Montréal, quels sont, selon vous, les points à améliorer pour que le vélo ait une place encore plus importante en ville?

Collectivement, je pense qu’il faut simplement écouter notre gros bon sens. Ça, et peut-être aussi lire les piles de rapports, d’analyses et de papiers scientifiques qui montrent à quel point le vélo est bien adapté aux transports dans nos villes. Si nous avions une approche aux transports plus posée, une approche visant à maximiser l’efficacité des déplacements, le vélo y aurait une place beaucoup plus grande.

Regardez Bixi. Son budget a récemment été coupé par l’administration municipale. Mais Bixi est une réussite en mobilité comme on en a peu connu au cours des dernières années. Le service bat des records et remporte des prix année après année. Il faudrait au contraire y réinvestir. Pendant ce temps-là, Lion Électrique est en déroute, Northvolt a échoué lamentablement, et on gaspille allègrement notre argent dans des études sur un troisième lien décrié de toutes parts. Je pense, d’ailleurs, que c’est justement une raison pour laquelle bien des automobilistes sont aussi en colère contre les cyclistes urbains: c’est un symptôme de dissonance cognitive. Je pense qu’au fond ils réalisent que le vélo a su s’imposer largement, malgré leur opposition, parce que c’est une meilleure option de transport: plus rapide, plus facile à stationner, moins cher, moins bruyant, plus sécuritaire, pas de bouchons. C’est simple, actuellement, la place accordée au vélo est en retard sur sa popularité. Environ 30% des ménages montréalais n’ont pas d’auto, le vélo représente 8% de tous les déplacements dans les quartiers centraux et, malgré ça, la voiture accapare les trois-quarts de la voirie, alors que la bicyclette ramasse des grenailles, soit 1,3%. On doit donc simplement continuer de développer le réseau cyclable afin de connecter tous les recoins de la ville. C’est seulement grâce à lui si le vélo s’est autant développé ces dernières années.

Vous êtes un cycliste aguerri. Auriez-vous une balade à vélo peu connue à nous suggérer à Montréal ou dans sa région?

À mon avis, le parc Jean-Drapeau est un petit bijou de la région Montréalaise. Au-delà du circuit Gilles-Villeneuve, très fréquenté pour l’entraînement, ce grand parc est vraiment plaisant à explorer à vélo. J’y retourne me balader chaque année et, chaque fois, je tombe sur quelque chose de nouveau. Ancien site de l’Expo 67, il reste beaucoup de sculptures, de structures, de bâtiments et d’autres curiosités à découvrir. La vue de Montréal est probablement la meilleure de toutes, et la verdure fait en sorte que c’est toujours confortable de s’y promener en été. Sans compter qu’il y a peu d’autos, alors on peut rouler en toute tranquillité. Un de mes endroits préférés à visiter sur le site est un charmant petit parc qui est presque toujours désert. Avec ses bassins d’eau traversés par de petits ponts, et un grand boisé qui l’entoure, l’endroit est presque magique. J’ignore comment il s’appelle, mais je vous révèle en toute confidence comment vous y rendre. De Montréal, ou même de la Rive-Sud, empruntez la piste du pont Jacques-Cartier jusqu’à la bretelle qui mène à l’île Sainte-Hélène. Empruntez-la jusqu’au bout et arrêtez-vous tout près de la caserne de pompiers. Le parc se situe juste derrière, dans le bois, à une centaine de mètres. Vous pouvez y accéder par un des petits sentiers qui se trouvent juste là. Un très bon point de départ, ou d’arrivée, pour une balade autour du parc.