Notre entretien avec l’auteur
Plusieurs des nouvelles rassemblées dans Souffler un peu ont été publiées en revue au fil des ans. Pourtant, on sent dans ce recueil une grande unité. Outre la prégnance de l’hiver, les textes ont notamment en commun de s’attarder à la vie ordinaire, à des «non-événements» où se révèle la complexité de l’expérience humaine. Qu’y a-t-il dans l’ordinaire de profondément littéraire?
En fait, il me semble que la littérature, du moins la vision qui est la mienne, est précisément l’exploration de l’ordinaire. Quand on y pense, ce n’est pas vraiment clair ce que c’est, le réel. Écrire des histoires est pour moi une tentative de faire du sens dans tout ça. Avec la fiction, on peut essayer de changer l’angle. On peut offrir un regard différent, le temps d’un instant, sur la vie de tous les jours, pour la magnifier, la déstabiliser, la rendre signifiante. Ceci me semble particulièrement juste dans le cas de la nouvelle. J’avais lu quelque part que la force d’une bonne nouvelle était qu’elle était façonnée à partir d’un état d’esprit qui est à la fois familier et étranger, reconnaissable et saisissant, comme un pincement. C’est précisément ce qui m’intéresse dans la littérature, ce moment où l’ordinaire nous apparaît soudainement autrement.
Il faut pourtant faire une distinction. Ce n’est pas parce que mes histoires racontent l’ordinaire, qu’elles le sont, ordinaires. Le «non-événement» n’est pas l’absence de tensions, de pulsions, de déchirures. Au contraire. Il y a pourtant une difficulté de vouloir écrire de la fiction sans explosion: on est nu devant le réel. Il n’y a aucun meurtre, aucune disparition, aucun vilain venu de l’espace sur lequel s’appuyer. En contrepartie, quand ça fonctionne, il n’y a rien de mieux.
Les lieux ont également une importance particulière dans ces histoires. Comment nourrissent-ils votre travail d’écrivain?
Ça m’a pris longtemps, dans mon parcours d’écriture, pour assumer que mes histoires se passent à Québec et au Saguenay, les deux endroits où j’ai habité dans ma vie. Je campais mes récits dans des lieux vagues, des villes sans nom. Je crois que cela était dû à la peur de paraître peu imaginatif (ces lieux vagues ressemblaient pourtant grandement à mon univers!), mais aussi de tomber dans le «racontage» de souvenirs, ce que j’ai toujours voulu éviter. L’une des choses dont je suis certain en littérature – et il n’y en a pas beaucoup! – c’est que ce n’est pas parce qu’une chose m’émeut qu’elle émouvra quelqu’un d’autre, et encore moins qu’elle fera une bonne histoire. On est moins critique en tant qu’écrivain vis-à-vis des choses qui nous transportent. Évidemment que les lieux où on passe notre enfance, notre adolescence, sont marquants… pour nous. Mais n’est-ce pas se leurrer que de penser que ça mérite d’être édité?
J’ai cependant fini par comprendre que les lieux peuvent devenir des outils créatifs intenses si on arrive à dépasser nos souvenirs personnels pour y puiser une essence plus grande. J’ai grandi au Saguenay. La route 170, les champs de Laterrière, les avions de la base de Bagotville, toutes ces choses m’ont entouré avant même que j’existe vraiment, avant que je dise un mot. Ils ont participé à faire de moi qui je suis, comment je vois le monde. Et ça, c’est de la bonne matière. On ne peut écrire qu’à partir de soi, et on ne peut le faire qu’à partir du moment où on assume comment ce soi a été construit et continue de se construire dans le temps.
Vos personnages sont plus vrais que nature. À travers les dialogues, on a souvent l’impression d’entendre la voix de personnes que nous connaissons tous, que nous croisons chaque jour dans la vie réelle. Qu’est-ce qui vous intéresse chez eux? Qu’ont-ils de romanesque? Et quel rôle le dialogue joue-t-il pour en faire des êtres de chair et de sang?
Ce résultat découle de l’intention première de ce recueil, qui était d’écrire des personnages sans les juger, positivement ou négativement. Je suis dans une veine réaliste; je veux écrire le monde. Cependant, je voulais à tout prix éviter de faire du «tokénisme de vrai monde», c’est-à-dire en faire des clichés et des caricatures pour le livre. En gros, l’équivalent de l’écoblanchiment pour les gens ordinaires. Malheureusement, je lis parfois des histoires où je sens que l’auteur·rice prend de haut ses personnages, les réduits à certains traits. Finalement, ils deviennent des outils pour le récit, ou pour passer un message, ou pour affirmer une certaine vertu – alors qu’ils sont la raison même de pourquoi une histoire devrait exister.
Pour raconter sans jugement, je travaille fort à cultiver la curiosité et l’empathie. Avoir une curiosité sincère envers l’autre, c’est d’être curieux de sa vie au-delà de la façade. C’est de vouloir savoir ce qu’il aime et déteste, et pourquoi. C’est de l’écouter. J’ai beau ne pas avoir d’intérêt envers la pêche à la mouche, j’aime qu’on me raconte une partie de pêche. J’aime voir la vie des autres se dessiner à travers la préparation des appâts. Par ailleurs, ma vision de l’empathie, ce n’est pas d’excuser tout ce que l’autre peut faire ou penser, ce n’est pas l’aimer sans condition. C’est de voir que nous partageons une humanité commune, au-delà des différences parfois inconciliables.
Il y a eu un travail immense sur les différents niveaux de langue à travers les nouvelles. Comme mentionné plus haut, il y avait une volonté d’écrire «vrai pour de vrai». Je ne voulais pas réduire l’oralité à une épice qui servirait simplement à donner un bon p’tit goût québ à mes histoires. Je voulais, au contraire, en faire mon ingrédient de base. Il y a là-dedans une forme de réappropriation de mon univers.
Pour raconter sans jugement, je travaille fort à cultiver la curiosité et l’empathie. Avoir une curiosité sincère envers l’autre, c’est d’être curieux de sa vie au-delà de la façade.
La composition d’un recueil de nouvelles est une alchimie complexe. Y a-t-il une nouvelle, parmi celles qui composent Souffler un peu, qui vous parle sur un plan plus personnel?
Ce que je voulais faire avec Souffler un peu, c’était écrire de bonnes histoires – pour ce que ça peut signifier. Le point de départ a été de penser au lecteur, pas à moi. Ce n’est pas une chose si aisée, car je n’ai accès à l’âme profonde d’aucun lecteur. Aucun sinon un: moi. J’ai ainsi procédé à une espèce de dissociation, c’est-à-dire qu’en imaginant ces histoires, en les travaillant, c’est le Rémi-Julien lecteur qui regardait. Je laissais de côté le Rémi-Julien auteur, celui qui veut être vu, aimé, compris. Les histoires ne devraient pas être là pour servir l’ego des auteurs. Je travaillais donc pour que le lecteur en moi, devant une scène, se dise: «Mais c’est donc ben bon. J’aimerais ça l’avoir écrit.» Et quand ça arrivait, je savais que je tenais quelque chose. J’avais aussi le double plaisir de me rappeler que c’était bien moi qui l’avais écrit! Donc, pour réponse à votre question, le lecteur en moi affectionne toutes les nouvelles de Souffler un peu. Celles qu’il aimait moins n’ont pas été retenues.
