Notre entretien avec Sophie Imbeault
Boursière de la Fondation Jean-Charles-Bonenfant à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, détenant une maîtrise en histoire et une autre en administration, vous êtes historienne, autrice de plusieurs ouvrages et vous pratiquez le métier d’éditrice en histoire depuis plus de vingt ans. Au début de votre parcours, est-ce que l’édition s’est présentée à vous comme une évidence?
C’est une carrière que je n’avais jamais envisagée. Je me destinais plutôt à retourner à l’Assemblée nationale, une fois ma maîtrise terminée à l’ENAP. Entre-temps, j’ai publié mon mémoire en histoire. Au Salon du livre de Montréal, l’éditeur Denis Vaugeois m’a demandé de venir le voir à ses bureaux. Cette rencontre a été déterminante: il m’a ouvert la porte au monde de l’édition. Il m’a fait confiance tout de suite, sans jamais s’arrêter à mon âge ni à mon genre. Monsieur Vaugeois m’a d’abord confié La Mesure d’un continent, l’un des projets les plus ambitieux auxquels j’ai participé jusqu’à ce jour. Ce fut un véritable baptême de feu. Bas de casse, choix du papier, DPI, charte Pantone, ISBN, bien remplir une boîte de livres, calcul du point mort, office… Tout était nouveau.
Mon sens de l’observation, de l’organisation et ma curiosité m’ont beaucoup servi. J’ai appris par la pratique, en posant des questions, en observant, en lisant, en faisant des erreurs. J’ai aussi suivi des formations, par exemple sur le métier d’éditeur par Jean Bernier ou sur le point Didot à Lyon. Les manuscrits se sont ensuite enchaînés, je me suis bâti un réseau, fait des amis, j’ai passablement voyagé.


Vous travaillez aux Éditions du Boréal depuis maintenant dix ans. Pouvez-vous nous raconter comment votre arrivée s’est produite et ce qui ressort de votre collaboration avec les autres membres de la maison?
En 2016, j’entamais un nouveau chapitre professionnel. Un ami commun m’a appris que Pascal Assathiany cherchait à me contacter. Au cours de l’été, nous avons officialisé mon entrée au Boréal comme il se doit: autour d’un bon dîner sur Saint-Denis, où se trouvaient les bureaux. Je gardais le nord, pour ainsi dire, car la maison avait notamment été fondée par monsieur Vaugeois. Ce qui m’a marquée, c’est l’autonomie, fondée sur le respect, que l’on m’a accordée dès le départ. Depuis Québec, j’ai la liberté de développer mes projets, mais je sais que je peux compter sur des conseils avisés si j’en ai besoin. Mes propositions ont toujours été accueillies avec générosité, et je n’ai pas senti de hiérarchie entre mes ouvrages en histoire et ceux en littérature. Chaque collègue excelle dans son domaine, c’est remarquable. J’ai aussi rencontré des membres du comité littéraire d’une grande tenue intellectuelle, exigeants sans jamais être fermés. Le Boréal est l’une des plus belles maisons d’édition au Québec. J’insiste sur le mot maison. Nous produisons des livres, certes, mais l’essentiel demeure profondément humain. C’est un honneur d’y œuvrer.


Le milieu de l’édition au Québec a beaucoup changé en vingt ans, et notamment au cours de la dernière décennie. Les développements technologiques, la pandémie et l’évolution ultrarapide de l’intelligence artificielle sont quelques-unes des raisons de cette transformation. Dans le domaine de l’édition en histoire, y a-t-il des défis auxquels vous devez faire face et qui n’étaient pas présents il y a vingt ans?
Pour moi, l’enjeu principal réside dans la définition de plus en plus hermétique de l’essai. Au fil des ans, j’ai vu le champ se resserrer, et le genre historique se retrouver relégué en marge. Dans les médias, chez les organismes subventionnaires comme dans l’ensemble du milieu du livre, l’œuvre de fiction occupe aujourd’hui une place prépondérante. Je ne remets nullement en question la qualité de ces ouvrages, mais force est de constater que cette prédominance influe directement sur la visibilité et la diffusion des ouvrages de sciences humaines.
Or, ces livres participent tout autant à la compréhension de notre monde contemporain. Ils éclairent nos débats, contextualisent nos enjeux, donnent de la profondeur à l’actualité. Il me semble essentiel de défendre une conception plus ouverte de l’essai – capable d’embrasser l’histoire, la réflexion politique, la biographie intellectuelle, la synthèse – et de rappeler que ces ouvrages nourrissent, eux aussi, la pensée collective. Comme l’a si bien écrit Yvan Lamonde: «L’historien […] avance comme un guide de montagne en assurant pour lui-même et pour son lecteur la sûreté du prochain pas.» Cette image me paraît fondamentale pour faire sentir pleinement l’importance des ouvrages que les historiens et les historiennes signent.
Il me semble essentiel de défendre une conception plus ouverte de l’essai – capable d’embrasser l’histoire, la réflexion politique, la biographie intellectuelle, la synthèse – et de rappeler que ces ouvrages nourrissent, eux aussi, la pensée collective.
Les livres que vous avez édités ont remporté des prix prestigieux, comme le Prix de la présidence de l’Assemblée nationale, le prix Michel-Brunet, le Prix du Canada de la Fédération des sciences humaines et le Prix de l’Assemblée nationale du Québec remis par l’Institut d’histoire de l’Amérique française. Plusieurs ont été traduits en d’autres langues et ont été reconnus par leurs pairs. Qu’est-ce qui vous rend le plus fière, en tant qu’éditrice?
Il y a une phrase d’Edmond Buchet que j’aime citer. En parlant du métier d’éditeur, il disait qu’«il crée lui-même une œuvre, une œuvre qui est sa maison, une œuvre composée de toutes celles qu’il a publiées». Quand je regarde le catalogue du Boréal, je ressens une grande fierté. Les auteurs que j’y ai amenés forment, en quelque sorte, ma propre œuvre. Chacun porte une part de ma vision éditoriale, de mes valeurs, de ma sensibilité, de mes intérêts, notamment pour l’histoire politique. La reconnaissance – qu’elle vienne de mes pairs, des auteurs que j’accompagne ou des lecteurs – rejaillit sur mon travail et me motive au quotidien. C’est la même chose pour les succès commerciaux.
Je dirai par ailleurs que je tiens à publier de jeunes auteurs. Accompagner une première parution est un moment précieux, parce qu’elle représente souvent une étape déterminante pour eux. Être présente à ce moment-là, les soutenir, croire en leur voix dès le départ, c’est une responsabilité que je prends à cœur. Mon ultime fierté, c’est de les voir ensuite évoluer dans leur carrière, affirmer leur place dans l’espace public. Ma première autrice au Boréal, Valérie Lapointe-Gagnon, en est un très bel exemple. C’est ce qui donne sens à mon travail.


Deux décennies en édition, c’est remarquable, mais ce n’est que le début. Que pouvons-nous vous souhaiter, pour les vingt prochaines années (au minimum)?
Quand j’ai commencé dans ce métier, je m’attendais à ce que le travail devienne vite redondant. Je pensais qu’à force de lire, d’éditer, une forme de routine finirait par s’installer. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit. Chaque projet, chaque auteur, chaque manuscrit ouvre un monde différent de connaissances. Je n’ai donc jamais cessé de rêver: rêver de travailler avec telle personne, d’exhumer tel sujet, d’éclairer telle période d’un autre point de vue. C’est ce que je souhaite continuer à faire le plus longtemps possible: garder intacte cette curiosité, ce désir de comprendre et de faire comprendre. Comme j’ai une vision globale du catalogue, je sais que je suis loin d’avoir fini mon travail. Bien humblement, je dirais que le plus beau legs auquel je puisse aspirer est de contribuer à forger un grand pan de l’historiographie québécoise. Je vous confierai, en terminant, que mon plus grand souhait serait de publier moi-même au Boréal. De me retrouver, à mon tour, aux côtés de ces auteurs qui contribuent à construire la pensée du temps présent en redonnant vie, sur papier, à celles et ceux qui nous ont précédés, cela me motive infiniment. J’ai justement un dossier d’ouvert sur mon ordinateur. C’est un sujet qui me passionne. J’en dirai simplement deux mots: femmes et politique.
