Extrait de l’œuvre
Gregory Francoeur savait surtout son fils totalement dénué de tout sens de l’humour. Quand il découpait un texte, c’était au pied de la lettre. C’est pourquoi la rencontre qu’il fit dans l’ascenseur, alors qu’il avait encore l’article en main, d’un garçon plus grand qu’un joueur de basket qui se frappait la tête contre les parois de la cage en gémissant comme un possédé anxieux lui donna à croire que Satan s’était effectivement faufilé entre les portes. Délire et drogue, délivrez-nous Seigneur, il sortit avec soulagement au troisième étage. Des gouttes de sueur lui coulaient entre les omoplates, son col l’étouffait. California crazy?
Il avait toujours été particulièrement influençable. Cette seule missive de son fils, postée sans doute le jour de son départ, l’amena à faire ses bagages le soir même. Il remplit ses deux valises en peau de buffle, achetées d’un Italien à Asmara, en Érythrée, inusables depuis son mariage, et descendit l’escalier pour éviter de reprendre l’ascenseur. En nage il demanda la note, on lui compta la nuit, il ne voulut pas s’expliquer et paya tout de go.
Devant l’hôtel une jeune fille jouait la femme orchestre. Sur la tête un casque de Viking surmonté d’une ampoule rouge qui clignotait en musique, sous ses doigts un synthétiseur à batterie branché à deux haut-parleurs, aux pieds des ficelles pour articuler le bâton de la grosse caisse et les cymbales, elle produisait une sonorité divine, chantait dans son micro-cravate avec une voix d’extraterrestre. Francoeur se sentit défaillir. «Live aid for Africa», disait le carton de l’assiette à ses pieds. Et l’ange lumineux lui rendit la paix de l’âme. Un certain bonheur. Il aurait souhaité parler avec la jeune fille, mais elle enchaînait ses chansons sans reprendre souffle. Il jeta son obole, héla un taxi et se rendit sous un ciel laiteux, éclairé d’une lune froide comme une aspirine, dans ce qui allait être son premier refuge de célibataire.
Inhabitée depuis plusieurs mois, la demeure était une glacière humide. Il se sentit épuisé tout à coup, vidé, incapable d’aller chercher du bois ou même de descendre dans la cave allumer le gaz. Il n’avait pas marché autant depuis ses années d’études à Paris! Il bloqua la porte, déposa ses bagages dans l’entrée, alluma la lanterne de la cour, monta à l’étage en traînant les pieds, se demandant qui de Dieu ou de Satan était mort le premier dans sa vie, pénétra dans la plus grande des trois chambres à coucher et sans plus s’étendit sur le matelas nu, jauni par l’humidité, taché de sang comme tous les matelas d’un certain âge. Il s’endormit aussitôt en chien de fusil, enveloppé dans son imper beige comme dans un sac de couchage.
«Je n’ai pas rêvé, cette nuit-là, j’ai cauchemardé: pour mener à bien mon enquête sur le bonheur, je devais interroger dix: chiens tenus en laisse par des Africains gras aux cheveux gris. Partout des posters de Janvier s’étalaient sur les murs comme s’il était une vedette du rock. J’avais peine à mener à bien mon travail. J’étais installé sur le siège arrière d’une décapotable en marche que conduisait Maritain. À mes côtés, Suzanne dactylographiait au fur et à mesure les hypothèses de ma recherche. Au coin d’une rue nous avons heurté rudement la fille-orchestre qui s’était avancée jusque sur la chaussée. Elle roula par terre avec ses instruments, je sautai sur le pavé, tentai de la relever, elle me glissa entre les doigts comme du sable. Un joueur de basket passa, il distribuait dans un ballon, coupé en deux pour faire assiette, des pilules multicolores. J’en pris une poignée, les avalai, me retrouvai au lit avec la fille-orchestre pendant que Suzanne jouait de ses instruments. Après, je ne me souviens plus.»
Livre paru dans la collection «Boréal Compact»
