Takwa SouissiLes Colibris

S’engager dans sa communauté, même à un jeune âge, c’est possible!

 

Notre entretien
avec l’autrice

Il est question, dans Les Colibris, votre premier roman, de communauté et d’engagement citoyen à hauteur d’enfant. Les personnages sont amenés à assumer un rôle actif dans l’amélioration de leur propre quartier. Qu’est-ce qui vous a amenée à explorer cette voie?

Ce qui m’a menée vers cette voie, c’est d’abord une conviction profonde: les enfants ne sont pas des citoyens «en devenir», ils sont déjà des citoyens. On a tendance à les placer dans la salle d’attente du monde, comme s’ils devaient grandir avant d’avoir voix au chapitre. Pourtant, ils observent, ils s’interrogent, ils ressentent très intensément les injustices et les fractures autour d’eux. Je crois aussi que le quartier est un terrain d’apprentissage extraordinaire. Il est à hauteur d’enfant: on peut y marcher, y observer, y parler aux voisins. C’est un espace concret qui leur appartient et où l’engagement cesse d’être abstrait. En permettant aux personnages d’agir sur leur environnement immédiat, je voulais montrer que le changement commence là où l’on est, avec ce que l’on a.

Expliquez-nous d’où vient le titre du roman.

Le titre fait écho à une légende autochtone devenue célèbre grâce à l’auteur Pierre Rabhi, qui l’a largement partagée dans ses conférences et ses écrits, fondant même le Mouvement Colibris. La même histoire a aussi été racontée par Wangari Maathai, première femme africaine à recevoir le prix Nobel de la paix, pour illustrer l’engagement individuel face aux grandes crises.

La légende dit ceci:
Une forêt est en feu. Tous les animaux regardent les flammes avancer. Les plus grands fuient. Les plus forts hésitent. Les plus sages commentent. Et pendant ce temps, un tout petit colibri fait des allers-retours entre la rivière et l’incendie, transportant dans son bec une simple goutte d’eau. Les autres se moquent: «Tu crois vraiment que tu vas éteindre le feu avec ça?» Le colibri répond : «Je fais ma part.»

Dès la première fois où j’ai entendu cette histoire (Coucou Zineb!!) j’ai été happée. Je trouve que c’est un message essentiel à transmettre aux enfants, qui se sentent souvent impuissants et incompris. J’ai envie de leur dire: vous pouvez changer le monde, une goutte à la fois.

Au cœur du roman se trouve un lieu, L’Envol, qui est la maison des jeunes du quartier, où se retrouvent chaque jour les quatre amis. Quelle importance revêt ce genre de lieu pour vous? Qu’est-ce qui vous a poussée à vouloir leur rendre hommage?

Depuis 13 ans, je fréquente activement des organismes communautaires avec ma famille. Nous y allons, nous y participons, nous y grandissons. J’ai été sur des C.A., des comités de parents.  J’ai vu de mes propres yeux ce qui s’y vit au quotidien. Des locaux parfois modestes, du matériel parfois limité, mais une générosité immense. J’ai été témoin de véritables miracles faits avec presque rien.

En créant L’Envol, je voulais rendre hommage à ces maisons des jeunes et maisons de la famille qui travaillent dans l’ombre. On parle souvent des problèmes des quartiers, rarement de ceux qui, chaque jour, tissent patiemment des filets de solidarité. On entend très peu parler médiatiquement du réseau communautaire, qui est pourtant essentiel et l’un des derniers espaces de solidarité et de mixité sociale. L’Envol symbolise cela : un endroit où l’on apprend à prendre son élan, ensemble. D’un point de vue artistique, utiliser le cadre d’une maison des jeunes me permettait de sortir du cadre scolaire, très exploité en littérature jeunesse. Ça m’a aussi permis d’avoir des personnages de différents âges, et d’incorporer les familles et les gens qui gravitent autour d’eux.


 

En permettant aux personnages d’agir sur leur environnement immédiat, je voulais montrer que le changement commence là où l’on est, avec ce que l’on a.


 

Les Colibris est un roman choral narré par Victoria, Malik, Luis et Rosanie, quatre enfants très différents provenant d’horizons divers, et qui se connaissent peu au moment où l’histoire commence. Que vous a permis cette narration à quatre voix?

Ç’a été tout un défi, mais aussi tellement agréable de me plonger dans quatre cerveaux différents! Cette narration m’a permis de raconter une histoire à travers quatre regards, quatre sensibilités, quatre manières d’interpréter la réalité. Je voulais éviter une vérité unique. La vie en communauté est faite de perceptions croisées, parfois contradictoires, souvent complémentaires.

Victoria ressent intensément; Malik analyse; Luis imagine; Rosanie relie. En leur donnant tour à tour la parole, j’ai pu transmettre la même histoire sous différents angles. J’ai aussi pu m’inspirer de plusieurs enfants autour de moi (ou de mon enfance!)

Cette structure m’a aussi permis de donner une vraie place à la diversité. Diversité de tempéraments, d’origines, de réalités familiales. Ils ne se connaissent pas vraiment au départ, et pourtant leurs voix finissent par s’entrelacer. C’était important pour moi de montrer que la communauté ne signifie pas uniformité. J’aime l’idée que les lecteurs puissent s’identifier à l’un ou l’autre des personnages selon leur vécu et leur sensibilité. Il n’y en a pas un plus important qu’un autre.

Enfin, écrire à quatre voix, c’est faire confiance au lecteur. Lui permettre de circuler d’une conscience à l’autre, de comprendre qu’aucun personnage n’a toute la réponse. L’histoire se construit ensemble. Ensemble, ils composent une vision plus riche, plus nuancée, plus humaine du monde qu’ils tentent de transformer.


Livre publié dans la collection «Boréal Junior».