Claude CorboRémi Quirion, entretiens

Le parcours du premier scientifique en chef du Québec.

Extrait de l’œuvre

Claude Corbo: Vos années à l’Institut Douglas semblent avoir été porteuses d’un double développement dans votre cheminement professionnel. Vous vous engagiez à fond dans le travail de professeur-chercheur, mais vous deveniez aussi de plus en plus directeur de recherche. 

Rémi Quirion: Vous définissez bien, en effet, cette période de ma vie professionnelle. En un sens, ce furent encore des années de formation pour moi, puisque je n’avais que vingt-huit ans quand le Douglas m’a embauché. J’étais à cet âge professeur-chercheur pleinement autonome, mais, dès le début, j’assumais aussi de multiples rôles administratifs. Je dis cela parce que, quand je suis arrivé au Douglas, il n’y avait à peu près rien de ce qui constitue un grand centre de recherche. J’y étais le premier titulaire d’un doctorat en sciences expérimentales, ce qui est la condition de base pour faire de la recherche scientifique.

 

Quand j’y repense, je vois bien que ces années ont été une période intense à plusieurs égards et que j’y ai pris énormément de plaisir, notamment grâce à des collaborateurs exigeants et à des étudiants-chercheurs allumés et brillants. Que demander de plus, ou de mieux? Ce que j’appelle ma «famille scientifique», c’est-à-dire ces quelque quatre-vingts personnes dont j’ai dirigé les études doctorales ou que j’ai accueillies en stage postdoctoral, et qui se trouvent maintenant un peu partout dans le monde, cette famille demeure ce dont je suis le plus fier encore aujourd’hui.

J’ai lancé mon laboratoire indépendant en septembre 1983 avec le titre un peu ronflant de directeur des laboratoires du Douglas. Je parle de titre ronflant parce que j’étais alors le seul scientifique en recherche fondamentale ayant une affiliation universitaire dans tout le centre! Je n’ai pas tardé à en recruter d’autres, en plus d’organiser mon laboratoire et mon équipe grâce à quatre talentueux assistants et professionnels de recherche, auxquels s’ajouteront quelques étudiants des cycle supérieurs dès l’année suivante. En m’engageant au Douglas, l’important pour moi était la liberté d’action et la possibilité de créer quelque chose de nouveau, c’est-à-dire un centre de recherche en santé mentale vraiment multidisciplinaire allant de la génétique aux approches sociales innovantes. Nous avons travaillé fort pour obtenir un financement important afin d’améliorer les infrastructures de recherche, en nous prévalant des programmes fédéraux de subventions en partenariat avec le gouvernement du Québec. La Fondation Douglas nous a aussi beaucoup aidés en fournissant de 20 à 25% des budgets totaux lors de
l’obtention d’investissements majeurs. Pour permettre la compréhension de la suite de ce chapitre, et même du suivant, je dois formuler ici une précision très importante.

En 1983, j’ai été légalement engagé par l’hôpital Douglas. Mais le Douglas est un institut affilié à McGill. En conséquence, tous les chercheurs recrutés, y compris les chercheurs-cliniciens en psychiatrie, ont aussi un rôle de professeur à McGill, même si l’université ne paie pas leur salaire. Pourquoi cet arrangement? Eh bien! parce que cela permet d’enseigner dans des programmes de McGill, de recruter des étudiants des cycles supérieurs et de superviser des mémoires de maîtrise ou des thèses de doctorat, mais aussi d’obtenir des subventions de recherche réservées aux professeurs d’université. Voilà l’explication du fait que, tout en étant employé du Douglas, j’étais aussi professeur à McGill. Je précise ici que cette pratique, qui peut étonner, est la norme dans toutes les universités ayant une faculté de médecine. Je rappelle également que les chercheurs et cliniciens du Centre universitaire de santé McGill, du Centre hospitalier de l’Université de Montréal ou de l’Institut de cardiologie de Montréal ont tous des affiliations universitaires. C’est la bonne façon de faire généralement acceptée pour que ces ressources hautement spécialisées concourent aussi à la recherche et à la formation.


 

En m’engageant au Douglas, l’important pour moi était la liberté d’action et la possibilité de créer quelque chose de nouveau, c’est-à-dire un centre de recherche en santé mentale vraiment multidisciplinaire allant de la génétique aux approches sociales innovantes.


 

Claude Corbo: Votre expérience professionnelle au Douglas vous a aussi amené à exécuter des tâches de direction de recherche, et nous allons bientôt en parler. Mais avant d’y arriver, une question sur vos travaux de recherche est incontournable. Alors, en rétrospective, quel bilan faites-vous de vos années d’engagement intense en recherche?

Rémi Quirion: Moi, personnellement, et je le dis avec force, grâce au travail intelligent, énergique et efficace de l’équipe du laboratoire, je dresse un bilan très positif. Bien sûr, il y a eu des moments difficiles, des déceptions, des tensions, même des conflits. Ces passages plus compliqués ont été des moments d’apprentissage. C’est ainsi que je m’en souviens. Mais globalement, mon bilan de recherche est positif. Pour les trois objets de recherche dont je viens de parler, les niches choisies se sont révélées très fécondes. Le laboratoire a été reconnu comme un leader mondial dans tous les cas. J’en veux pour confirmation les nombreuses invitations à prononcer des conférences plénières dans les grands congrès internationaux de ces trois secteurs. À ceux sur l’Alzheimer, j’étais souvent sollicité pour présenter ma conférence le quatrième jour, c’est-à-dire celui des «non-croyants», après les baptistes le lundi, les tauistes le mardi et les popistes le mercredi! Le laboratoire a également été mandaté pour organiser des congrès internationaux au Québec et au Canada.

Autre démonstration de nos succès, mon équipe a publié plus de 700 articles scientifiques abondamment cités, plusieurs étant maintenant reconnus comme des classiques dans le domaine. J’ai souvent été parmi les chercheurs les plus cités au pays et parmi les plus productifs dans les grands congrès américains en neurosciences. Ma plus grande fierté, je le répète, ce sont mes étudiants dirigés au doctorat et les postdoctorants que j’ai accueillis provenant de partout à travers le monde, toutes ces personnes qui forment ma famille scientifique. Je suis très fier d’elles et d’eux. Je suis toujours prêt à leur rendre visite et à les encourager, notamment lors de rencontres officielles avec un premier ministre!


Livre paru dans la collection «Trajectoires»