Daniel D. JacquesLeçons de démocratie

Sept brèves leçons sur la démocratie telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Notre entretien
avec lauteur

Depuis les Grecs jusqu’à nos jours, en passant par la Renaissance, les révolutions anglaise, française et américaine, le vocable «démocratie» a été accolé à des régimes politiques dans les faits très différents. Est-il possible d’arriver à une définition de la démocratie qui fasse consensus?

Il est vrai que la démocratie a pris des formes très différentes au fil de l’histoire. C’est sans doute l’une des raisons qui conduit certains à croire qu’on ne saurait s’accorder sur sa nature. La remarque comporte une part de vérité, mais elle en cache une autre. On concédera sans difficulté que la démocratie envisagée par les Anciens n’est pas celle des Modernes. Il en va de même du socialisme démocratique et de la démocratie libérale. Ajoutons enfin que le fonctionnement des institutions démocratiques en Allemagne, en Inde ou au Canada varie considérablement.

En revanche, je ferai remarquer qu’Aristote, Tocqueville et, plus près de nous, Ronald Dworkin placent tous le même principe au fondement de la démocratie: l’égalité. Ce principe comporte la promesse d’un gouvernement de tous et d’une liberté pour chacun. C’est l’égalité qui fait ainsi l’unité de l’expérience démocratique à travers les lieux et les époques. La signification de ce principe ne fait pas toutefois l’objet d’un consensus et les moyens de sa réalisation soulèvent toujours des débats. C’est pourquoi la démocratie se révèle être une société traversée de conflits où s’affrontent plusieurs interprétations de l’expérience qu’elle suscite. On donnera en exemple la question de la liberté, si centrale dans le débat public aujourd’hui. Certains considèrent qu’il s’agit de l’un des acquis les plus précieux résultant des progrès de la démocratie alors même que d’autres – dans les mêmes espaces et les mêmes temps – estiment qu’elle a ouvert la voie à des formes inédites de domination.

Le concept de démocratie, né en Europe et imposé au reste du monde selon l’expansion des empires politiques et commerciaux européens, n’est-il pas appelé à péricliter avec la perte d’influence de l’Occident? Autrement dit, comme les idées et les empires naissent et meurent, la démocratie ne serait-elle pas un concept dépassé, une institution désuète?

Plusieurs se demandent aujourd’hui si la démocratie n’est pas devenue une idée dépassée. Selon eux, sa valeur – son efficacité symbolique diront d’autres – se serait épuisée avec les forces historiques qui l’ont rendu possible. D’autres ajouteront ici que l’avènement de la démocratie, à l’époque moderne, a coïncidé avec l’oppression des femmes, la montée du racisme et l’expansion du colonialisme. Je mentionnerai d’abord que la domination n’est sans doute pas le fait de cette seule figure de la politique: elle est apparue partout où il y a eu des êtres humains, à des degrés divers, ce qui parfois fait toute la différence entre la tyrannie et la liberté. L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne a été écrit pour nous le rappeler.

Pour ma part, je ne crois pas que le langage de la «domination» soit le plus approprié pour saisir la nature de la démocratie. Au contraire, il en masque la constitution et nous détourne de certaines actions à mener aujourd’hui. La démocratie – c’est l’objet de mes Leçons – accomplit une vérité dans l’histoire. Elle témoigne de notre égalité devant les interrogations qui touchent à la conduite de la vie humaine. Il s’ensuit une promesse relativement au droit de commandement, un commandement qui n’est plus réservé à quelques-uns, mais promis à tous. Le langage de la domination, si présent aujourd’hui dans les milieux rompus à la critique, oblitère cette vérité fondamentale et nourrit, de ce fait, une dénonciation dévastatrice de la démocratie libérale, notamment aux États-Unis – pourtant l’un des berceaux de l’expérience démocratique moderne. Une telle condamnation anime le discours de ceux que l’on pourrait qualifier de «néo-réactionnaires» et qui sont désormais aux commandes derrière Trump, en compagnie de J. D. Vance. Ceux-là décrivent la démocratie libérale comme un régime sans vérité, reposant sur un scepticisme délétère et impuissant à soutenir tout engagement authentique. Dans l’esprit de ces nouveaux critiques de droite, la démocratie conduit au nihilisme: le refuge pathétique de ceux que Nietzsche appelait le «Dernier Homme». Une part considérable de la faiblesse démontrée par les penseurs libéraux face à ces nouveaux adversaires – qui rappellent d’anciens ennemis – vient de ce qu’ils ont cherché à justifier la démocratie en invoquant d’abord la prospérité qu’elle permet, sans chercher à faire reconnaître la vérité sur laquelle repose l’idéal de justice et de liberté qu’elle défend.


 

La démocratie — c’est l’objet de mes Leçons — accomplit une vérité dans l’histoire. Elle témoigne de notre égalité devant les interrogations qui touchent à la conduite de la vie humaine.


 

Vous dites vouloir donner au lecteur l’information nécessaire pour laisser celui-ci décider de ce qu’il veut entreprendre pour protéger la démocratie, mais on vous sent quand même très attaché à cette idée. En quoi la démocratie est-elle selon vous encore aujourd’hui indispensable et irremplaçable, ou reste à tout le moins «le pire système de gouvernement à l’exception de tous les autres», selon le mot qu’on prête à Churchill?

Je répondrai, sans pouvoir prédire ce qu’il adviendra de la démocratie dans ce siècle, qu’elle est plus que jamais «indispensable et irremplaçable»! Nous souffrons aujourd’hui d’un profond déficit démocratique du fait d’avoir perdu de vue la conviction qui a justifié la création de ce régime. La démocratie moderne, qui découle d’une interprétation particulière du principe d’égalité, a ouvert un horizon d’action et de pensée sans limite. Il s’est agi de chercher à établir parmi tous les égaux et les semblables le «gouvernement de soi par soi». C’est une entreprise qui s’est révélée impossible à achever, sans être pour autant devenue insensée.

Notre situation se caractérise par le déchaînement de forces gigantesques qui bouleversent chaque jour la vie des nations, auxquelles chacun est tenu de s’adapter. Je pense ici à ces forces qu’ont tenté de décrire Marx et Arendt, pour ne mentionner que ceux-là, sous les noms de «capital» et de «technique». La tâche politique la plus décisive à notre époque est de parvenir à contenir de telles forces. Or, il n’existe qu’un seul rempart que l’on puisse envisager à ce déferlement de puissance: la démocratie. À la condition toutefois que la démocratie à l’œuvre demeure fidèle à l’idéal qui a conduit à son établissement, et qu’elle ne soit pas dévoyée au service de la consommation du plus grand nombre, au bénéfice des riches et des puissants.