Notre entretien
avec l’auteur
Ce premier roman, habilement ciselé, scrute les tensions et les non-dits au sein d’une famille à la dynamique souvent toxique. Dans votre travail, quelle place occupe ce qui n’est pas dit, ce qui se joue entre les répliques, dans les silences et les demi-vérités? Est-ce que le plus intéressant demeure toujours caché?
Les non-dits viennent d’abord de la lâcheté des personnages. Rouvrir de vieilles blessures est forcément douloureux. Et les personnages évoluent dans un huis clos. Leur voyage à Hong Kong n’est pas un souper de famille qu’il suffirait d’écourter en cas de débordement de passion ou de violence: la fuite est difficile. Alors les personnages se ferment les yeux, prétendent que tout va bien – et prétendent si bien qu’ils parviennent parfois à y croire.
Mais il me semble aussi qu’apprendre à écrire n’est pas seulement apprendre à dire, mais à ne pas dire, à ne pas en faire trop. Écrire est plus facile que de parler de vive voix à d’autres personnes. On écrit dans son coin, on ne s’adresse qu’à soi-même ou à des fantômes. Les barrières sociales ordinaires tombent, la pudeur n’est plus de mise. Alors le pathos devient facile, et la volonté de dire à tout prix peut déboucher sur un excès de clarté. J’ai voulu m’effacer, laisser les lecteurs et lectrices interpréter ce qui n’aurait pas été épelé en toutes lettres. Et en ce qui me concerne, tout ce qui devait être dit a été dit. Justement, avant les premiers retours de lecture, je ne pensais pas que les non-dits tenaient un rôle si important dans le texte. Ce n’était pas du tout ma perception. Au contraire, je croyais en avoir dit beaucoup, voire trop.
Hong Kong habite chaque page de votre roman. Le junk du titre, les odeurs, la chaleur, les rues bondées, la barrière linguistique – tout cela participe à créer une expérience sensorielle où est plongé le lecteur. Pourtant, on s’imagine facilement que ce même scénario, cette même famille dysfonctionnelle, pourrait exister n’importe où ailleurs. Est-ce aussi votre impression?
Ce n’est pas un roman sur Hong Kong, et ce n’est certainement pas un roman de voyage. Le récit aurait pu se dérouler dans une cuisine à Montréal; ç’aurait été (presque) pareil. Mais quand même, Hong Kong change les choses. Les trois enfants du récit se trouvent privés de repères, isolés, donc dépendants de leur père. Et situer le récit sur un junk inaccessible à pied, perdu au fond d’une marina, achève de créer le huis clos qui va les forcer à la fois à se confronter à leur passé et à vouloir éviter toute confrontation. D’ailleurs, le junk n’est pas un «junk» (une «jonque»). C’est ce que j’aime de ce titre: déjà, avant même l’incipit, il ment. Le junk n’est qu’un bateau générique qu’on fait passer pour un junk. Pareillement, le Hong Kong des «expats» ne semble parfois être qu’un camp de vacances générique qu’on fait passer pour Hong Kong.
Il y a ainsi plusieurs Hong Kong qui sont présentés dans le texte. Chacun oriente à sa manière le récit. C’est ce faux Hong Kong, celui du père et d’autres déclassés aux yeux de leur «patrie», qu’on découvre en premier. Des hommes (surtout des hommes) viennent s’y établir pour retrouver dans ce qu’il y subsiste de la colonisation les privilèges dont ils croient avoir été injustement privés. Cette ville-là suinte l’orgueil blessé et le ressentiment, elle est parfois à la limite de la folie. Puis d’autres Hong Kong se dévoilent peu à peu. Derrière les tours, un archipel, des îles comme autant de possibilités de fuite vers cette semi-nature où la violence est moins prégnante. Mais la violence reparaît aussitôt, sous la forme d’un Hong Kong en lutte, tiraillé entre d’anciens et de nouveaux maîtres.
Écrire est plus facile que de parler de vive voix à d’autres personnes. On écrit dans son coin, on ne s’adresse qu’à soi-même ou à des fantômes. Les barrières sociales ordinaires tombent, la pudeur n’est plus de mise. Alors le pathos devient facile, et la volonté de dire à tout prix peut déboucher sur un excès de clarté.
En trame de fond du roman, l’agitation de manifestations populaires dans les rues de Hong Kong. Si en son cœur le roman se joue d’abord sur le plan de l’intime, quelle part réservez-vous au politique dans l’œuvre? Comment ces deux plans dialoguent-ils?
J’ai voulu traiter l’intime comme un aspect du politique, et le politique comme une extension de l’intime. Ce ne sont pas plusieurs violences qui sont mises en scène dans le texte, mais une seule et même violence, qui trouve dans différents contextes différentes façons de s’exprimer. La répression policière et la violence parentale servent les mêmes intérêts. Le père n’est pas un personnage singulier. Des pères de ce genre, il y a en a des millions. Et ils ne sont pas seulement pères, mais conjoints, employeurs, amis… Ce sont par exemple les clients du taxi, qui, par frustration ou simplement par ennui, décident de sortir de la voiture pour grimper sur son toit et l’enfoncer à coups de botte (la scène est véridique). La foule observe la scène en silence et sans intervenir. Je ne sais pas s’il s’agit d’indifférence ou d’un sentiment d’impuissance. On croit peut-être que la vengeance viendra plus tard, que la patience paiera. Mais il est clair alors, même pour mes yeux de touriste ignorant, qu’il y a là quelque chose de désespérément normal, un symptôme de problèmes plus vastes et plus profonds.
C’est là aussi que le contexte colonial est utile. La connaissance abstraite de l’injustice est une chose, l’éprouver intimement en est une autre. Il faut se frotter à la situation, il faut la vivre pour éprouver vraiment l’indignation qui donne son poids au jugement détaché. Hong Kong, pour les personnages, est ainsi l’occasion d’un «choc moral». L’expatrié ne s’y cache pas, il ne feint rien. Il n’en a pas besoin, il est décomplexé. La violence est familière mais elle s’affiche au grand jour, et il suffit d’ouvrir les yeux pour la connaître.
