Extrait de l’œuvre
L’exil
Ne reste que l’exil
La route aux images malheureuses
Le camion rouge qui s’éloigne
Souvenir sec
D’une terre sans racines
Maison nette
Faire une croix, une et puis une autre
Une autre encore
Sur chaque pièce de ton amour
Sur chaque machine de ton âme
Un arbre après l’autre
Laisser tes chemises
Et le gravier de ton chemin
Laisser derrière le fond de l’air
Comment feras-tu?
Le jour où il faudra partir
Franchir le pas
Puis
S’en aller vers des ailleurs
Qui ne sont rien
La balle bleu-blanc-rouge
Je regrette assurément ces temps de naïveté, ces inconsciences, ces élans sauvages de vie, en un mot ma jeunesse. La petite histoire que je vais vous raconter est, comme on le dit pour les films, une histoire vraie tirée de faits vécus.
Je descends dans un trou d’homme dont nous avions soulevé le couvercle, l’odeur est celle d’un puisard de ville, désagréable, suspecte. Je m’accroche aux barreaux de l’échelle rouillée, je descends encore, malgré tout, il y a de l’eau stagnante au fond, et je vois notre balle bleu-blanc-rouge qui flotte. Seuls les anciens se souviendront de cette balle bleu-blanc-rouge en caoutchouc, aux couleurs du Canadien, une balle qui faisait foi de tout, de notre baseball en été, de notre hockey dans la rue en hiver. C’est pour récupérer notre unique balle que je descends dans ce puits. En haut, dans la rue, dix compagnons de jeu sont excités, m’encouragent, s’impatientent; ils m’interpellent constamment: «Tu la vois? Tu la vois?» Finalement, j’arrive au fond, l’odeur est vraiment forte, je me contorsionne acrobatiquement et, d’un coup magique, je récupère notre balle qui flottait dans cette eau noire et remonte l’échelle prudemment, la balle mouillée dans ma poche, devenant ainsi le héros du jour, celui qui a sauvé la partie, premier sujet de conversation et d’admiration parmi mes amis du quartier. Car c’est vrai, tout cela est vrai. Une fois le couvercle replacé, nous avons repris nos bâtons de hockey pour terminer le match. La rue était notre patinoire, la balle bondissante tenait lieu de rondelle, elle rebondissait tellement que nous passions plus de temps à courir après qu’à jouer vraiment. Nous trébuchions sur l’asphalte, nous recevions des coups aux tibias, à la tête, nous jouions souvent blessés, fiers de nos éraflures. Je regrette ce samedi après-midi du mois d’avril, en 1955: nous avions gagné 10 à 9, nous «les Canadiens de Montréal» contre «les Toronto».
La rue était notre patinoire, la balle bondissante tenait lieu de rondelle, elle rebondissait tellement que nous passions plus de temps à courir après qu’à jouer vraiment. Nous trébuchions sur l’asphalte, nous recevions des coups aux tibias, à la tête, nous jouions souvent blessés, fiers de nos éraflures.
Nos jambes étaient faites pour courir, nos poumons pour aller aux limites du souffle, nos cœurs pour battre. D’ailleurs, nous passions notre temps à reprendre notre souffle, nous n’étions jamais fatigués, car nous étions faits pour nous lancer à l’attaque, pour nous replier en défensive, mais surtout pour compter un but. Tout notre corps était sollicité au maximum, mais personne n’y pensait. Je n’ai jamais entendu ma mère me dire: «Surveille ton cardio.» La seule chose qui nous arrêtait, c’était l’heure du souper. Je revois mon petit frère Michel: les jambes ballantes sous la table, il mange, comme moi, des patates pilées avec de la viande hachée, nous mêlons le tout et nous faisons un concours de châteaux avec nos fourchettes. Michel est quand même triste, car, cet après-midi, il jouait pour le Toronto. Sur la commode, notre balle. Elle n’a l’air de rien, comme ça, sous la lampe. Mais qui aurait pu dire à cette époque qu’un jour, soixante-cinq ans plus tard, c’est elle qui me reviendrait à l’esprit, la balle de tous mes regrets?
Aujourd’hui, assis à longueur de journée dans mon fauteuil, immobile, regardant par la fenêtre, fixant la rue devant chez moi, je passe des heures enfermé en moi-même. On pourrait croire que je prie ou que je médite. On pourrait croire même que je pense. Mais non, j’ai simplement dans la tête une balle bleu-blanc-rouge en caoutchouc.
Livre paru dans la collection «Boréal Compact»
