Notre entretien
avec l’auteur
Mathieu Arsenault, votre ouvrage porte sur l’établissement d’une relation entre la Couronne britannique, les Premières Nations et les gouvernements canadiens entre 1815 et 1860. Pouvez-vous nous dire comment cette relation s’est mise en place au départ?
La relation entre la Couronne britannique et les Premières Nations s’est mise en place dès le milieu du XVIIIe siècle. Dans le contexte des guerres coloniales contre la France, le pouvoir britannique crée le département des Affaires indiennes (DAI) en 1755 afin d’entretenir des rapports diplomatiques et de forger des alliances avec les communautés autochtones. Placé sous le contrôle de l’armée, ce service de l’administration impérial opère en marge des gouvernements coloniaux de l’Amérique du Nord britannique. Adoptée en 1763, la Proclamation royale est un symbole important de la relation spéciale que la Couronne établit avec les Premières Nations. Le cadre constitutionnel que la proclamation met en place vise alors à encadrer le processus de colonisation de manière à limiter l’escalade des tensions entre les Autochtones et les colons en quête de nouveaux territoires. En reconnaissant le statut politique des Premières Nations et leurs titres de propriété sur les territoires non cédés, la Couronne s’engage à protéger leurs droits et la jouissance de leurs territoires, jusqu’au moment où elles seront disposées à en faire la cession par voie de traité.
Y voyant les bases d’une relation de nation à nation, les Autochtones s’engagent en retour à soutenir politiquement et militairement les intérêts de l’Empire britannique et de son souverain. De manière concrète, le rapport spécial les unissant est symbolisé par l’adoption d’un langage de diplomatie familiale entre le souverain représentant le «Père» et ses «Enfants Rouges», la distribution annuelle des présents, ainsi que le maintien d’un département des Affaires indiennes indépendant des autorités coloniales gouvernées par ses «Enfants Blancs».
Vous démontrez que cette relation est mise à mal dans les deux décennies précédant le transfert du département des Affaires indiennes de Londres vers la colonie canadienne, en 1860. Comment les transformations de la gestion des Affaires indiennes dans les années 1840 et 1850 contribuent-elles à fragiliser ce lien jusqu’à ce transfert décisif?
Dans le sillage de la répression des Rébellions de 1837-1838 et de l’adoption de l’Acte d’Union en 1841, le nouvel ordre constitutionnel qui se met en place dans la Province du Canada vient renforcer les pouvoirs du gouvernement colonial. Avec l’établissement de la responsabilité ministérielle, le Conseil exécutif de la colonie gagne en autonomie par rapport à la Couronne impériale représentée par le Gouverneur. Or, c’est à ce moment marqué par une forte poussée démographique que l’État cherche à étendre son contrôle sur les terres et les ressources des régions périphériques dans le Haut et le Bas-Canada. Face à cette invasion des industriels et des squatteurs, les Premières Nations demandent l’intervention de la Couronne pour faire respecter leurs droits et demander que des traités soient négociés de nation à nation avant l’annexion de leurs territoires par l’État colonial. Voyant son champ d’action restreint par l’affirmation de la souveraineté parlementaire et la réduction de son budget par Londres, le département des Affaires indiennes sous la direction du Gouverneur est de moins en moins enclin à protéger les intérêts des Premières Nations.
Dès le début de la décennie 1850, l’adoption des premières lois définissant le statut d’«Indien» annonce cette transition alors que l’Assemblée coloniale investit progressivement le champ des Affaires indiennes, jusque-là demeuré dans le giron de l’administration impériale. Mon ouvrage analyse notamment comment l’adoption de l’Acte pour encourager la civilisation graduelle des tribus sauvages en 1857 témoigne de la transformation en profondeur de la relation des Premières Nations avec l’État colonial et le gouvernement impérial.
Vous analysez la discordance qui apparaît, au milieu du XIXᵉ siècle, entre les discours politiques des Premières Nations et ceux des agents de l’État colonial au sujet de ce lien particulier avec la Couronne. Comment cette divergence se manifeste-t-elle, et pourquoi s’amplifie-t-elle après la Confédération jusqu’à trouver encore des échos aujourd’hui?
Dès le milieu du XIXe siècle, il apparaît de plus en plus évident qu’un changement de gouvernance est à l’œuvre dans la gestion des Affaires indiennes. À Londres, les autorités impériales manifestent le désir de se départir de l’administration de ce «service d’un caractère si spécialement canadien» en confiant la responsabilité aux autorités canadiennes. Les Premières Nations s’opposent à ce qu’elles considèrent comme un abandon de la Couronne face à ses responsabilités découlant de leur relation spéciale. La mobilisation des Autochtones afin d’éviter d’être placés sous la tutelle provinciale va se matérialiser à travers des pétitions, des conseils, des visites auprès de la reine Victoria à Londres, des assemblées avec son fils lors de sa visite au Canada en 1860 et même des propositions visant à ce qu’ils assument eux-mêmes l’administration de leur département.
À travers l’analyse de ces paroles autochtones, on comprend que les Premières Nations s’opposent aux législations mises en place par l’État colonial qui leur apparaissent comme une attaque frontale contre la souveraineté autochtone. Malgré ces démarches, elles n’arrivent pas à empêcher l’adoption de l’Acte relatif à l’administration des terres et des biens des Sauvages à l’été 1860 qui vient placer les Affaires indiennes entre les mains du commissaire des Terres de la Couronne du gouvernement colonial. À partir de ce moment, la divergence entre le discours des Autochtones qui affirme leur souveraineté garantie par leur relation spéciale avec la Couronne et celui des officiers de l’État canadien est plus évidente que jamais. Aux yeux des fonctionnaires provinciaux, le gouverneur, les traités et la relation spéciale avec le souverain ne sont plus qu’un reliquat sans conséquence d’une époque révolue. S’affirme alors la gouvernance coloniale canadienne qui repose sur l’assimilation des Autochtones et la mise sous tutelle de leurs communautés.
À partir de ce moment, la divergence entre le discours des Autochtones qui affirme leur souveraineté garantie par leur relation spéciale avec la Couronne et celui des officiers de l’État canadien est plus évidente que jamais.
Enfin, est-ce que cette relation particulière avec la Couronne demeure, encore aujourd’hui, incontournable pour les Premières Nations du Canada?
Historiquement, le concept de relation spéciale entre les Premières Nations et la Couronne a été mobilisé comme moyen pour affirmer la souveraineté autochtone et résister à la gouvernance coloniale canadienne. En ce sens, l’idée demeure encore bien vivante aujourd’hui puisque les Premières Nations continuent de faire entendre leurs voix et de revendiquer le respect de leur souveraineté. Des années 1860 jusqu’au moment où le gouvernement fédéral présentait son Livre blanc de 1969 proposant d’abolir les traités historiques ainsi que le statut légal distinct des Autochtones, le colonialisme canadien a activement cherché à assimiler les Autochtones et à nier leur autonomie politique. Grâce à leur militantisme et à leur activisme politique, un changement est en cours depuis les années 1970. La reconnaissance des droits autochtones par les tribunaux et la constitution de 1982 qui affirme la validité de la Proclamation royale de 1763 et des droits ancestraux ou issus des traités a été une première étape dans la réconciliation entre l’autonomie gouvernementale des peuples autochtones et la souveraineté parlementaire canadienne.
Encore aujourd’hui, certains leaders autochtones continuent de mobiliser le rôle de la Couronne lorsqu’il est question de cette relation de nation à nation. Dans le contexte du mouvement Idle no more en 2013 par exemple, la cheffe Theresa Spence de la Première Nation Attawapiskat a requis la présence du gouverneur lors d’un entretien prévu avec le premier ministre Harper pour discuter du respect des traités historiques. Une lettre fut même envoyée à la reine Elizabeth II afin de lui demander de dépêcher son représentant à la rencontre, affirmant du même coup la persistance du lien particulier avec la Couronne avec qui avaient été conclus les traités.
Plus récemment, dans le contexte de la Commission parlementaire sur le projet de constitution québécoise qui a eu lieu le 5 février 2026, le Grand Chef wendat Pierre Picard affirmait la souveraineté de sa nation en ces termes: «Il faut rappeler, que nos traités, nos relations juridiques, politiques, et constitutionnels, sont avec la Couronne, nous constituons une nation de plein droit et une province n’a aucune juridiction pour nier nos droits.» Comme quoi, il est important de revisiter notre compréhension de ce symbole et de sa pertinence contemporaine pour ne plus y voir simplement un vestige de notre histoire coloniale.
