Notre entretien
avec l’autrice
Perséphone est fille de Déméter, déesse de l’agriculture et des récoltes. Elle est enlevée par Hadès, dieu des enfers. Après d’âpres négociations, les deux aînés décident de se partager la fille à mi-temps. Elle passera une moitié du temps dans l’inframonde et l’autre sur terre, ce qui explique le cycle des saisons. Qu’avez-vous trouvé d’intéressant dans la reprise d’un mythe ainsi lié à un mode de vie, traditionnel et agraire, si éloigné du nôtre?
Je ne sens pas que l’Antiquité est lointaine. Ses dieux me sont si familiers dans leur démesure! Ce que j’aime, c’est leur innocence, la candeur grave de l’âme grecque qui n’est plus pour nous, corrompus par l’histoire, qu’un grand rêve.
Je me suis d’abord intéressée à Perséphone comme tout le monde, sans réfléchir, parce que son magnétisme est aussi évident que tabou. Je n’ai réalisé qu’après coup que je terminais avec elle une trilogie de l’immaturité. Tous mes romans poétisent le sort de la fille perdue, sa conscience en clair-obscur, obnubilée par le fantasme de sa propre pureté, la fille refusant d’atteindre la maturité du fruit consommable ou de la femme aimable. Enfin, cette fille est toujours forcée à mûrir et même à aimer ça. Aujourd’hui comme alors. Notre monde n’est peut-être dénaturé qu’en apparence. Le cycle de la vie ne pardonne pas, il exige la résurrection cruelle d’avril et le supplice amoureux. Voilà un drame cosmique — domestique! D’ailleurs il ne concerne pas que les filles. Qui ne s’est jamais senti emporté malgré soi vers la mort et l’amour, loin de la mère et du monde? Qui n’est jamais revenu de l’amour en se disant, mais qu’est-ce qui m’a pris de m’abandonner à cet Enfer? La trajectoire que dessine le mythe est celle, élémentaire, du désir. Le désir de n’importe qui n’importe quand.
On s’accorde pour dire que les mythes grecs reflètent une culture pétrie de misogynie. Est-ce possible de raconter ces mythes encore aujourd’hui en échappant à ce travers?
Ce genre de problème ne m’inquiète pas quand j’écris, je sais que peu importe ce que j’invente, je me salis les mains, puisque la culture et la barbarie ont toujours fait de bons amis. Aussi j’avouerai que les gens — pire, les artistes! — qui croient échapper à la misogynie m’effraient au moins autant que ceux qui prétendent pouvoir aimer sans haïr. Ces mensonges, à peu près toujours formulés de bonne foi, sont très plaisants, et inintéressants, sinon dangereux. Cela dit, je vois bien de quel piège vous voulez parler. Gommer la misogynie est malhonnête, l’excuser est odieux, la dénoncer est redondant. J’ai fait avec — j’ai rusé.
Vous émaillez votre texte de références au cinéma, à la musique populaire. Qu’est-ce que le mythe de Perséphone peut nous apprendre sur notre époque?
Je ne suis pas sûre que la littérature nous apprenne quelque chose. En tout cas elle nous fait vivre plus. S’il doit vraiment avoir une quelconque actualité, mon livre pourrait apprendre à un quelqu’un qu’en 2026 on a encore besoin de ce plus.
Le cinéma et la culture populaire font partie de mon imaginaire, que je le veuille ou non, et toutes les poussières d’image qui collent à Perséphone, peu importe qu’elles viennent des plus hautes ou des plus basses sphères de ma sensibilité, participent de sa divinité. Peut-être qu’une déesse n’est qu’un aimant pour les images qui m’émeuvent et flottent en moi dans le désordre.
Qui ne s’est jamais senti emporté malgré soi vers la mort et l’amour, loin de la mère et du monde? Qui n’est jamais revenu de l’amour en se disant, mais qu’est-ce qui m’a pris de m’abandonner à cet Enfer?
Ce que cette histoire raconte, sous forme de mythe et dans une forme poétique, pourrait légitimement être associé à un enlèvement suivi d’un viol. Le mythe permet-il de tout expliquer, de tout justifier, même ce qui est, à nos yeux de contemporains, inacceptable?
Bien sûr qu’on peut parler de viol, ou au moins de violence, mais parler n’est pas ce que le mythe fait. Le mythe ne justifie rien, il trahit quelque chose. Sa résurgence obstinée — dans les livres et les chansons et les destins — fait saigner la raison sur laquelle on s’appuie par réflexe ou par orgueil, comme si la solidité rationnelle n’était pas elle-même un mythe.
