Notre entretien
avec l’auteur
D’où est venue l’idée, le besoin, l’envie de traiter de ce sujet qui enlace et la maladie (à subir) et la littérature (à éprouver)?
La réponse simple – qui évidemment n’a rien de simple – serait de dire que cela est venu d’un événement éminemment personnel, qui aurait pour ainsi dire happé le quotidien d’un garçon intéressé que par la littérature. C’est une non-réponse. Car, certes, cela est vrai. Pourtant, répondre ainsi reviendrait à effacer un pan majeur, je pense, du texte; une volonté de ne pas sombrer dans le personnel uniquement. Voilà d’ailleurs le paradoxe ou l’un des paradoxes de ce livre, qui convoque un sujet directement lié à ma vie pour, au fond, l’appréhender par le biais d’une littérature dont l’universalité empêche résolument l’individualité de ce qui alors n’est plus simplement ma peine, ma souffrance, mon mal, ni ceux des miens.
En fait, je pense – assez terriblement peut-être – que l’enjeu du texte revient ou retourne quoi qu’il en soit à la littérature. Du moins ai-je eu envie non que la littérature justifie un discours au «je», mais de donner mon «je» en pâture à la littérature elle-même. En cela, j’ai voulu rompre avec un certain discours utilitaire sur la littérature, comme lieu thérapeutique notamment, et aller au plus creux de ce qui dans la littérature, comme dans la vie justement, est absolument irrécupérable. Et peut-être est-ce parce que la littérature et la vie s’épousent dans l’horreur de cette dimension irrécupérable où se trouvent la maladie et la mort, peut-être est-ce pour cela que la littérature me semblait le seul lieu propice pour rester et penser l’impensable d’une existence qui outrepassent ainsi le contexte du «moi». Paradoxalement, pour ce faire, il faut montrer quelque chose de soi qu’on sacrifie dans un même geste au domaine du littéraire.
«Entrer dans la connaissance littéraire de la maladie», qu’est-ce à dire si, comme vous l’écrivez, «la littérature ne soigne pas», qu’elle n’a «rien de thérapeutique»?
Cela veut dire accepter ou essayer de regarder et de rester en présence de ce qui, dans la vie et dans la littérature, est absolument terrible: la maladie et la mort, notamment. En refusant une certaine vision thérapeutique – qui existe peut-être bien, je n’en sais rien –, je pense que j’ai essayé de ne pas prendre la fuite, de ne pas chercher d’échappée, afin de rester auprès des écrivains et de la maladie elle-même. Quitte à me brûler, évidemment. Voilà sans doute, aussi, qui explique la brièveté de ce texte: la difficulté de rester dans la maladie, sans chercher à envisager ce qui en parle – la littérature – comme une manière de nous soigner de cette maladie dont elle traite.
La «connivence littéraire», c’est la tentative de rester auprès de ces écrivains et de ces œuvres qui ont accepté d’aller au bord du gouffre de la maladie et de la mort qu’elle prend pour horizon. C’est Zorn qui, devant l’évidence de sa mort, se tourne vers la littérature et en fait une manière d’interroger la laideur de la mort, de la maladie, que sa vie d’avant jamais n’aurait permise. Chez lui, la maladie et la littérature s’épousent absolument dans l’existence qu’elles accordent, dans le temps de la vie, à la mort.
Comment comprendre que la maladie deviendrait la condition sine qua non de la littérature elle-même?
Parce que j’ai réalisé, à un moment qui coïncide avec une certaine proximité personnelle avec la maladie, que l’ensemble ou presque de la littérature qui m’accompagnait était portée par la question même de la maladie: notamment Artaud, Mann, Cixous, dont le dernier ouvrage – Ce qui n’est jamais arrivé – est magnifiquement porté par la tuberculose du père. C’est d’ailleurs cette même Cixous qui affirmait, toujours aussi brillamment, dans un entretien avec René de Ceccatty, que «la littérature suspend la mort». Non pas parce qu’elle l’empêche purement, simplement, bêtement, mais parce que, comme la maladie, elle met en présence du spectre de la mort au sein de la vie elle-même. Tant qu’il y a de la littérature, tant qu’elle s’écrit, la mort est là sans avoir tout emporté. De même, tant que la maladie est là, la mort rôde, annonce sa présence, sans avoir encore emporté le corps entièrement.
Ce temps double, ce temps de l’entre-deux, c’est ce que j’ai impossiblement entendu comme la condition sine qua non qui lie littérature et maladie. Tout ça est impossible à dire comme ça, ici, évidemment. Mais peut-être que la littérature est un lieu où cette chose impossible à dire et impossible, qui plus est, à défendre peut s’écrire. C’est le pari du texte, du moins.
En refusant une certaine vision thérapeutique – qui existe peut-être bien, je n’en sais rien –, je pense que j’ai essayé de ne pas prendre la fuite, de ne pas chercher d’échappée, afin de rester auprès des écrivains et de la maladie elle-même.
Que le vingtième siècle soit dans l’histoire de la littérature «le siècle de la maladie», ce postulat est-il défendable, voire soutenable?
Absolument pas. Je ne plaiderai pas l’inverse. D’ailleurs, je l’ai même écrit. L’histoire de la littérature se profile à bien des égards comme une histoire de l’écriture sur la mort et la maladie. Le XXe siècle, en ce sens, n’a sans doute rien de particulièrement original: ses écrivains, comme ceux des autres siècles, sont pour beaucoup d’entre eux de grands malades. Par contre, il est vrai que la littérature de ce siècle semble avoir fait quelque chose de la maladie, du cancer, de la tuberculose, du sida. Autrement dit, il semble que cet enjeu de la maladie, au XXe siècle, a non seulement été au cœur de la vie des écrivains, mais, plus avant, qu’elle a été au cœur de leurs œuvres. N’y a-t-il pas, au XXe, une littérature du sida, une littérature de la tuberculose, une littérature du cancer ? Ces maladies sont d’ailleurs devenues pour certaines d’entre elles des sous-genres littéraires, avec leurs représentants : Guibert, Dustan, Lagarce; Mann, Bernhard, Cixous; Soljenitsyne, Lorde, Roth, Sontag, Uguay…
C’est terriblement réducteur ce que j’écris ici et, pourtant, je pense que l’ampleur de ce devenir-littérature de la maladie au siècle dernier cristallise un rapport entre maladie et littérature aussi fondamental, peut-être, que le rapport de la littérature au papier. Peut-être qu’il y a dans la maladie et l’expérience de mort qui s’y joue quelque chose du temps trouble du littéraire, qui par l’écriture, qui par le retrait de sa page, permet de vivre, de penser, de rester un temps au sein d’une expérience que la quotidienneté du langage et du dire ne permet résolument pas. La maladie, au XXe siècle, ce n’est plus simplement un thème ou un fait parmi d’autres. C’est un langage d’une infinie difficulté, un langage qui dit des choses que seule la littérature entend. Ce «siècle de la maladie», tel est peut-être son sens.
Livre publié dans la collection «Liberté grande».
Préface de Catherine Mavrikakis.
