Tracey LindbergBirdie

Surmonter ses traumatismes, guérir et survivre grâce à la sororité autochtone.

Extrait de l’œuvre

pawatamowin

Dans son rêve, elle n’est pas sous le hangar face à Pimatisewin. Elle est dans le quartier Gastown, à Vancouver. En chemise de nuit, elle survole les rues pavées, hume avec ébahissement les effluves des plats, l’odeur des épices. Elle ouvre une porte rouge, celle d’une boutique d’articles de cuisine. Elle aperçoit la silhouette massive d’un homme, de dos, un Blanc tout habillé de jean. Le Frugal Gourmet se retourne et lui tend la main, prend ses serres entre ses doigts, la tire vers la vitrine. Il lui montre Pimatisewin de l’autre côté de la vitre et lui dit en cri: «Il lui faut du tiramisu.»

Bernice a deux paires de chaussures. Elle trouve que les chaussures en disent long sur les gens. Bernice possède des baskets pour le travail et des talons hauts, quinze centimètres, qui viennent de l’Armée du Salut. Chaque paire a son usage. Pourtant, se dit-elle, ni l’une ni l’autre ne parle d’elle, seulement de ce qu’elle fait de son temps. Les chaussures en disent long sur la plupart des gens, pense-t-elle, mais pas tous. Ce qu’elle fait de son temps, c’est de plus en plus mystérieux pour elle. Les heures glissent à son insu. Parfois, Bernice se retrouve assise, si immobile et si calme qu’elle pourrait tout aussi bien être endormie. Mais elle ne dort pas. Elle ne sait pas exactement ce qu’elle fait, mais elle sait très exactement ce qu’elle ne fait pas. Et. Dormir. Ne fait pas partie du lot.

Quand elle a commencé à se rendre compte de quelque chose, c’est son corps qui le lui a dit. Pas sa tête. Elle attrapait des crampes dans les jambes. À force d’être restée trop longtemps sans bouger. Ou alors. Peut-être que. C’était à force de ne pas vouloir être là. Difficile à dire. Des fois, il y avait des gens autour. Elle n’avait pas conscience de ce qu’elle faisait, mais elle avait presque toujours conscience du moment où elle «revenait». Quand elle revenait. À l’époque où elle revenait encore. Il y avait toujours quelqu’un de méchant, d’impatient, qui la bousculait, la poussait du pied ou même, c’est arrivé une fois, lui hurlait à la figure: «Eh! La conne! C’est à toi que je parle!»

Des fois, elle restait assise tellement longtemps – sans bouger, croit-elle – dans le froid et le vent que ses cicatrices étaient aussi rêches que du papier, et ses yeux, tout secs. À l’époque où elle revenait encore, elle restait assise dans le parc à regarder rentrer les bateaux de pêche et le vent fouetter l’eau. Immobile et mouvante à la fois, elle était contente d’être là, le regard fixe jusqu’à ce qu’elle entre dans son temps. Chez elle, elle ne faisait jamais ça. À Edmonton non plus. Mais Gibsons n’est pas une ville dangereuse. Enfin, pas trop dangereuse. Elle pense que la plupart des gens auraient trouvé ça, cette absence à soi… Déstabilisante? Terrifiante? Pas elle. Cette absence l’absorbait tout entière, aspirait tout autour d’elle, l’allégeait. Maintenant, allongée dans son lit, elle sait qu’elle apprenait à partir. C’est entré en elle doucement, une transformation lente, jusqu’à ce qu’elle arrive à bouger, à se plier. Des souvenirs. De mauvaises pensées. Le temps. C’était comme un caillou ricochant sur l’eau. Alors, étrangement, elle ne s’étonne pas quand elle sombre. Elle est bizarre depuis si longtemps qu’elle ne sait même plus ce que ça fait d’être normale. Revenir en elle au bout de son temps, c’était normal pour elle. Jusqu’au jour où elle a vu des lacérations sur ses pieds, des bleus sur ses mains, jusqu’au jour où elle est revenue avec du sang dans la bouche et sur les lèvres, mais pas une seule coupure. Là, oui, elle s’est demandé où elle était allée. Ce jour-là, le dernier jour des bateaux sur l’eau, elle a trouvé quelques mots gribouillés dans sa main couverte de croûtes et de cicatrices:

Tourbière
Pamplemousse
Citron
Cumin


 

C’est entré en elle doucement, une transformation lente, jusqu’à ce qu’elle arrive à bouger, à se plier. Des souvenirs. De mauvaises pensées. Le temps. C’était comme un caillou ricochant sur l’eau.


 

Ce n’est pas son écriture. Ce n’est jamais son écriture. Elle ne la reconnaît plus, de toute façon. Mais comment aurait-elle fait pour écrire, avec ses bandages aux doigts? Avant qu’elle sombre, sa peau s’était marbrée d’une sorte de champignon. Ensuite, elle s’est couverte de rougeurs, de croûtes. Aujourd’hui, dans la lumière de sa chambre, elle ressemble aux cloques de rouille qui s’accrochent à l’écorce des pins tordus, là-bas, chez elle. Au début, elle enlevait soigneusement les peaux sèches de ses coudes. Maintenant, elles couvrent ses mollets, ses genoux, ses hanches, sa cuisse gauche et même ses doigts. En dessous, ce n’est pas de la peau toute neuve qui repousse. On dirait plutôt un pamplemousse épluché, avec ses couches tissulaires bien disposées les unes sur les autres. À mesure que les cloques envahissent son corps, elle se sent de plus en plus à l’aise dans sa peau, de plus en plus chez elle. Comme si sa peau commençait à ressembler à ce qu’elle ressent.

Plus elle se grattait, plus ça se répandait. Mais ça ne la dérangeait pas. Elle se considère comme habitable. Quelque chose la désire. Et surtout, elle se dit qu’elle est en train de devenir. Autre. Autre chose.


Livre publié dans la collection «Boréal Compact».
Traduit de l’anglais (Canada) par Catherine Ego.