André Noël Sale ville

Une grande ville de banlieue prise dans les griffes d’entrepreneurs et d’élus véreux.

Extrait de l’œuvre

Chapitre 1

J’étais encore à l’école primaire, comme toi, quand deux types cagoulés et armés ont fait irruption dans la roulotte de chantier située à côté de notre maison et ont menacé d’abattre mon père s’il ne leur remettait pas les recettes de la semaine. Il était assis à son bureau et moi en face de lui, sur le canapé, en train de faire mes devoirs. Papa a vidé ses poches et ses tiroirs et leur a tendu tout ce qu’il avait, c’est-à-dire deux fois rien.

Il avait beau leur expliquer qu’il était entrepreneur en construction et non restaurateur, qu’il avait seulement quelques dollars avec lui et des récépissés de chèques déposés à la banque, ils ne le croyaient pas. Ils lui ont salement amoché la mâchoire, ont tout mis sens dessus dessous et sont repartis bredouilles en l’avertissant qu’ils reviendraient lui casser les jambes s’ils apprenaient qu’il leur avait raconté des bobards. Tout ce temps-là, j’avais essayé de disparaître dans l’angle du mur en retenant ma respiration.

Papa a déposé une plainte à la police pour la forme (l’inefficacité du Service de police de Laval était déjà de commune renommée). Ce cambriolage raté ne l’a pas traumatisé. Moi, oui.

À l’été de mes dix-huit ans, j’ai suivi la formation requise pour obtenir un permis de possession d’armes à autorisation restreinte. Papa s’y opposait, mais rien n’aurait pu me faire changer d’idée. J’étais majeure, je ferais bien ce que je voulais. J’ai acheté un pistolet neuf dans une armurerie, un Glock 17L. J’avais passé des mois à me documenter sur les armes. Le Glock était cher, mais ses caractéristiques me plaisaient, ainsi que sa finition mate et ses rayures à l’arrière de la crosse. J’ai dépensé tout l’argent que papa m’avait donné quand je lavais ses camions.

L’année suivante, j’ai commencé à étudier à Polytechnique, une grande école qui forme des ingénieurs. Tu n’en as jamais entendu parler, mais il y avait eu un drame terrible dans cet établissement une dizaine d’années auparavant. Un homme qui détestait les femmes avait pénétré dans le bâtiment en fin de journée avec une carabine semi-automatique, un Ruger Mini-14 de calibre .223, et tué quatorze étudiantes.

J’étais décidée à me protéger. Je n’entrais pas dans l’école sans mon Glock. Je le camouflais dans le fond de mon sac à dos sous un chandail, des manuels, des cartables. Malgré mes précautions, quelqu’un a dû l’apercevoir et a alerté le service de sécurité. Des gardiens ont saisi le Glock et m’ont expulsée.

Le directeur des services aux étudiants m’a convoquée à son bureau après avoir appelé la police. La policière qui m’a interrogée était accompagnée d’un collègue muet qui notait toutes mes réponses dans un calepin à spirale. Elle portait des faux cils et n’arrêtait pas de plisser les yeux en me regardant, sans doute pour se montrer empathique et compréhensive. J’ai tout de suite décelé une tactique visant à me mettre en confiance et à m’amener à parler. Je lui ai simplement dit que je voulais me défendre si un autre détraqué entrait dans l’école.

Elle a fait semblant de réfléchir et m’a dit qu’il y avait peut-être moyen d’éviter le dépôt d’accusations. Se tournant vers le directeur des services aux étudiants, elle lui a demandé ce qu’il en pensait. Ce scénario avait bien sûr été concocté à l’avance, quand il les avait reçus dans son bureau pendant que j’attendais dans l’antichambre. Lui aussi a fait semblant de réfléchir. Après un moment, il a dit qu’il passait l’éponge à condition que je rencontre l’équipe de psychologues de l’école. La policière m’a demandé si j’étais d’accord. J’ai haussé les épaules. Son collègue a pris mes empreintes.

Pendant des semaines, j’ai dû répondre à des questionnaires insipides, parler de mes «émotions» et toutes ces niaiseries. Mais quand ils m’ont demandé de faire des dessins, j’ai jeté le crayon dans la corbeille et j’ai claqué la porte. Ils ont alors compris quel genre de fille j’étais. Ils m’ont fiché la paix et j’ai fini par récupérer mon Glock auprès de la police, mais comme je l’apprendrais plus tard j’étais désormais fichée comme «individu à la personnalité instable et imprévisible». J’ai promis de garder le pistolet sous clé en permanence dans une espèce de coffre-fort, sauf lorsque je l’apportais au site de tir. Je n’ai plus tenté de franchir les portes de Polytechnique avec lui. Mais dans les faits, en dehors de l’école, il restait presque toujours avec moi, bien au chaud dans son holster contre mon ventre ou mon dos, dissimulé sous une chemise ample, genre chemise de bûcheron en flanelle. Il était mon compagnon secret, dont je ne parlais à personne, surtout pas à ces étudiantes qui militaient pour l’interdiction des armes à feu.

Quatre ans plus tard, c’était la collation des grades. Nous devions enfiler des toges noires barrées par une bande d’étoffe aux couleurs de l’école, le rouge et le vert, et nous coiffer de mortiers. Un directeur quelconque nous a demandé de nous lever pour une minute de silence en souvenir des quatorze victimes de la tuerie. Des filles pleuraient. J’étais absorbée dans mes pensées, je me voyais loger une cartouche 9 x 19 mm Parabellum («Si vis pacem, para bellum», m’avait enseigné l’instructeur au site de tir: si tu veux la paix, prépare la guerre) dans l’épaule du tueur, dans l’épaule pour ne pas le tuer tout de suite, puis je m’approchais et je vidais le chargeur de façon lente et systématique, en visant seize points hors de ses parties vitales, quatre balles dans chaque bras et dans chaque jambe, et tandis qu’il braillait comme un veau, j’appuyais le canon sur son cœur pour lui envoyer la dernière cartouche, la «plus un» caractéristique du Glock 17L, en lui disant: «Regarde-moi. La dernière image que tu vas voir, c’est celle d’une femme plus forte que toi.» L’homme en cravate sur l’estrade nous a demandé de nous asseoir, comme le font les prêtres à la messe, et nous a asséné un discours fleuve sur l’importance que nous avions pour la société québécoise, nous, les finissants et les finissantes. Il était question d’«ingéniosité», de «réussite à l’échelle nationale et internationale», de la «valorisation de la créativité» et de la «formation des leaders de demain axée sur le développement de partenariats stratégiques avec la communauté». La cérémonie n’en finissait plus, je me suis assoupie et, quand mon nom a résonné dans les haut-parleurs, il a fallu que ma voisine enfonce son coude dans mes côtes pour me réveiller. Je me suis enfargée dans ma toge en allant chercher mon diplôme sur l’estrade. Puis, dès que j’ai pu, je me suis éclipsée par une porte latérale en prétextant un malaise auprès de mes compagnes, et j’ai ainsi évité de participer au lancement des mortiers qui devait constituer le clou de la célébration. Je me suis débarrassée de la toge et de ce ridicule petit chapeau, et j’ai filé chez moi dans ma Mazda pour montrer mon diplôme à mon petit papa chéri.

C’est ce jour-là que les problèmes ont commencé.