Extrait de l’œuvre
Aussi c’était le printemps, le printemps tardif et soudain, comme un tour de rein, une dégelée que je n’oublierai pas. Après des mois de neige, le soleil, en deux jours, nous avait offert Venise, ses canaux, ses égouts, sa lagune, ses eaux. Les caves étaient transformées en baignoires, les patinoires en piscines.
Dès le dimanche – j’étais à la maison – papa, pris d’une joie d’enfant, partit entre les glaces sur le lac pousser son Wagner III et voir comment la coque avait supporté l’hiver. Le bois qui s’était desséché sous les toiles n’avait pas encore renflé, mais il vidait d’une main le bateau, de l’autre, il orientait le gouvernail. À deux cents pieds des berges, il coula soudain à pic, comme un trois-mâts au cinéma. Un naufrage rapide, le temps de faire fondre une aspirine dans un verre d’eau. Ses copains l’ont sorti de l’eau vivant, grâce à un vieux radeau monté sur barils d’huile, il était frigorifié, blanc presque bleu, il gigotait comme une anguille en gueulant. On l’a soigné au gin chaud et à la moutarde sous des couvertures de cheval, il n’a pas dessoûlé de dix jours, puis ç’a été la pneumonie.
Je ne l’ai pas revu vivant, je ne me souviens que d’un bras qu’il agitait, couvert de gerçures et de chair de poule. Au sortir de l’eau je n’avais pu lui parler, à cause de tout ce monde autour sur le quai, comme des mouches à miel. Pauvre papa! Il était encore bon pour au moins quarante ans, baptême de printemps. Il y a des fois où je voudrais arrêter les saisons, stie. Les bloquer, leur mettre un bois aux roues, leur péter les broches. Papa avait aménagé son bateau pour être heureux, heureux comme un homosexuel en prison; son bateau c’était lui; au fond, l’un n’aurait pu survivre à l’autre.
C’est la veille de l’enterrement de papa, que j’ai quitté le collège, c’était un mercredi. Arthur m’attendait à la gare, on a pleuré ensemble. Jacques ne savait même pas, il n’avait pu être rejoint, il était quelque part en Espagne. Arthur n’a pas dit un mot jusqu’à la maison, nous nous sommes enfermés dans le dortoir. Maman avait fait exposer le corps dans le salon rouge, où l’odeur doucereuse des fleurs se mêlait à celle, plus subtile, des chocolats. Elle avait préféré notre maison à un salon mortuaire parce que cela lui évitait de s’habiller. Elle n’est pas venue à l’église. Aldéric nous y a amenés. C’était son fils, son fils unique, il n’allait pas l’abandonner.
Je suis entré à l’église derrière le cercueil avec une peau de pêche aux joues. Au sortir de la cérémonie, j’avais une moustache. Je ne suis plus jamais retourné en classe, j’en aurais été incapable, j’avais atteint ma jetée, plus rien dans les manuels n’aurait pu me rejoindre. Ce n’était pas une question d’intelligence, je veux dire: j’avais envie de bouger, de toucher des choses, de parler avec les gens.
Bon. Ça suffit les attendrissements, les attroupements de mots larmoyants autour de ma ball-point North-rite. Une bille dure, des mots doux. Stie. C’est de la folie.
Livre publié dans la collection «Boréal compact».
