Notre entretien avec l’auteur
Comment êtes-vous parvenu à traduire avec tant de proximité, de réalisme, de doigté cette épopée humaine de la migration?
Je crois d’abord que je n’ai pas voulu écrire sur les migrants, mais écrire avec leur souffle, leur fatigue, leur peur, leur dignité. Je ne voulais ni exoticiser la douleur ni transformer la migration en concept abstrait. Derrière les chiffres, les débats publics et les discours politiques, il y a des corps, des voix, des silences, des gens qui marchent avec leur mémoire, leur faim, leur honte parfois, et malgré tout leur espérance. Cette proximité vient sans doute de là: d’une écoute intérieure très profonde. J’ai porté longtemps ces réalités en moi. J’ai observé, entendu, retenu des fragments de vies, des récits, des tremblements. Et puis j’ai essayé de les restituer avec vérité, mais aussi avec pudeur. La littérature, pour moi, commence là où l’on rend à l’autre son visage complet. Pas seulement sa blessure, mais aussi sa complexité humaine. Je tenais aussi à éviter le spectaculaire. La migration est déjà une tragédie en mouvement; il n’était pas nécessaire d’en rajouter. Il fallait simplement regarder en face, écrire au plus juste, au plus près, avec une langue capable de porter à la fois la violence du monde et l’obstination de vivre.
Comment avez-vous vécu cette arrivée au Québec, que vous dépeignez avec un amour manifeste, mais que vous critiquez tout de même dans l’accueil qu’il fait aux immigrant·e·s?
Mon arrivée au Québec a été marquée par beaucoup de gratitude, après le séisme de 2010, mais aussi par un apprentissage parfois rude. On peut aimer profondément un lieu et garder sur lui un regard lucide. Ce n’est pas contradictoire. Au contraire, c’est peut-être une forme plus exigeante d’amour. Le Québec m’a offert la possibilité d’une langue publique dans laquelle continuer à exister, à penser, à écrire, à rêver. Il m’a offert des rencontres, des possibilités, une certaine respiration. Mais comme toute société, il a aussi ses angles morts, ses maladresses, ses peurs, parfois ses duretés envers celles et ceux qui arrivent avec une histoire lourde, un accent, une fragilité, ou simplement une autre manière d’habiter le monde. Je crois qu’il faut pouvoir dire cela sans ingratitude. Aimer un peuple, ce n’est pas le flatter; c’est aussi espérer qu’il soit à la hauteur de ce qu’il prétend être. Mon regard sur le Québec est un regard reconnaissant, mais pas aveugle. Je lui dois beaucoup, et c’est aussi pour cette raison que je me permets d’attendre de lui davantage de justice, d’ouverture et de cohérence dans l’accueil qu’il réserve aux nouveaux arrivants.
Quelle place occupe Haïti dans votre imaginaire d’écrivain? Et le Québec?
Haïti n’est pas pour moi un simple lieu de souvenir. Elle est beaucoup plus que cela. Elle est une source première, une blessure vive, une musique intérieure, une manière de respirer le monde. Elle traverse ma langue, mes images, mes peurs, mes fidélités. Même lorsque je n’écris pas directement sur elle, elle demeure dans mes phrases comme une braise sous la cendre. Elle est là dans la douleur, dans la beauté, dans la manière que j’ai de regarder les êtres humains debout au milieu du désastre. Je ne retourne pas à Haïti comme on revient à une carte postale d’enfance. J’y retourne comme on revient à une origine qui continue de nous façonner. Elle ne m’habite pas comme une nostalgie décorative, mais comme une vérité profonde, parfois lourde, parfois lumineuse, toujours essentielle. Haïti est pour moi comme une mère malade: une mère épuisée, blessée, défigurée par l’histoire, par la violence, par les abandons, mais qui demeure malgré tout la mère. On peut souffrir d’elle, on peut s’en éloigner, on peut même lui en vouloir, mais on ne cesse jamais d’être son fils. Il reste entre elle et moi un lien presque charnel, une fidélité instinctive, quelque chose qui relève à la fois de l’amour, de la peine et d’une responsabilité intime. Le Québec, lui, occupe dans mon imaginaire une place différente, mais tout aussi profonde. Il n’est pas le pays du souvenir, il est le pays du passage devenu présence, le lieu où une autre part de moi a pu se construire. C’est un espace qui m’a accueilli, qui m’a donné une langue pour continuer à vivre, à penser, à écrire, à prendre ma place dans le monde. Si Haïti est la mère qui m’a donné naissance dans la douleur et dans la beauté, le Québec est celle qui vient, sans effacer la première, recueillir l’enfant blessé, l’adopter, lui tendre une maison, une saison plus respirable, une autre chance. Je vis donc entre ces deux fidélités. L’une m’a fait naître; l’autre m’a permis de continuer. L’une me brûle; l’autre me transforme. Il n’y a pas, pour moi, d’opposition simple entre les deux. Il y a une tension, une circulation intérieure, parfois même une forme de déchirement. Mais c’est justement dans cet espace-là que mon écriture trouve sa vérité. J’écris depuis cet entre-deux: entre la mère qui souffre et celle qui accueille, entre l’arrachement et la reconstruction, entre la mémoire blessée et le devenir possible. Au fond, Haïti et le Québec ne sont pas seulement deux territoires dans mon imaginaire; ce sont deux présences qui dialoguent en moi. L’une me rappelle d’où je viens, l’autre m’oblige à penser ce que je deviens. Et peut-être qu’être écrivain, pour moi, consiste précisément à habiter cette double appartenance, avec gratitude, avec lucidité, et avec tout l’amour que cela suppose.
Si Haïti est la mère qui m’a donné naissance dans la douleur et dans la beauté, le Québec est celle qui vient, sans effacer la première, recueillir l’enfant blessé, l’adopter, lui tendre une maison, une saison plus respirable, une autre chance.
Que peut la littérature devant le fascisme et la déshumanisation? Quelles armes offre-t-elle?
La littérature n’arrête pas les chars d’assaut, ne vote pas les lois, ne remplace ni la justice ni l’action politique. Il faut rester humble sur son pouvoir. Mais elle accomplit quelque chose d’essentiel: elle empêche que l’être humain soit entièrement réduit à une catégorie, à une statistique, à une cible, à un slogan. Face au fascisme et à la déshumanisation, la littérature offre d’abord une arme fragile, mais décisive: la complexité. Or, les idéologies brutales détestent la complexité. Elles veulent des ennemis simples, des récits simples, des peurs simples. La littérature, elle, redonne de l’épaisseur aux vies. Elle oblige à voir un visage là où certains voudraient seulement désigner un problème. Elle offre aussi une mémoire. Elle garde trace de ce que les pouvoirs veulent effacer, banaliser ou justifier. Elle sauve des voix, elle sauve des nuances, elle sauve parfois jusqu’à la possibilité morale de ressentir encore. Dans les époques saturées d’images et de violence, lire peut devenir un acte de résistance intérieure. Et puis elle offre une langue. Une langue qui refuse l’abrutissement, qui refuse la simplification meurtrière, qui refuse que le monde soit entièrement raconté par les dominateurs. Écrire, lire, transmettre, ce n’est pas peu. Ce n’est pas suffisant à tout, mais c’est déjà refuser de collaborer avec la nuit. Dans une société comme le Québec, qui sait ce que signifie défendre une langue, une mémoire, une manière d’être au monde contre l’effacement, cela devrait être immédiatement compréhensible. La littérature ne sauve pas tout, mais elle sauve l’essentiel: la capacité de reconnaître un être humain dans celui qu’on nous apprend à craindre, à rejeter ou à mépriser. Et quand une société commence à ne plus voir des humains, mais seulement des dossiers, des chiffres, des accents ou des problèmes, elle commence déjà à perdre son âme. La littérature, au fond, est peut-être cette dernière vigilance. Elle nous rappelle qu’avant d’être un débat, un étranger, un pauvre ou un migrant, quelqu’un est d’abord une vie. Et une société qui oublie cela, même en parlant fort de ses valeurs, est déjà en train de parler la langue de sa propre défaite.
