Éditorial
Tous les éditeurs vous le diront, il est impossible de prédire le sort d’un livre. Dans ce métier, nous n’avons que deux certitudes: les livres que nous publions méritent de l’être, et nous ferons de notre mieux pour que le plus grand nombre les lise. Le reste, nous ne le maîtrisons pas. Certaines œuvres n’auront malheureusement jamais l’attention qu’elles auraient dû recevoir; d’autres se révéleront aux yeux du monde seulement des années, voire des décennies après leur publication, d’où l’importance de maintenir et de travailler ce qu’on appelle dans le jargon le «fonds» de notre catalogue; d’autres encore connaîtront un succès aussi fulgurant qu’inattendu dès leur parution.
Rares sont les livres qui entrent dans cette dernière catégorie. Encore plus rares sont ceux qui y parviennent avant même d’être arrivés en librairie. C’est pourtant ce qu’a connu une de nos nouveautés ce printemps. En quelques jours à peine, ce premier roman est devenu the talk of the town dans le vaste petit monde de l’édition: de Paris à Helsinki, de Rio à New York, le bruit a couru que c’était le roman à lire en priorité, que c’était le roman dont il fallait acquérir les droits. Résultat: des dizaines et des dizaines d’offres reçues d’un peu partout, autant de «lettres d’amour»1 d’éditeurs étrangers, et la certitude, déjà, que le livre verra le jour dans au moins vingt territoires différents.
Toutefois, au milieu de ce concert de louanges et de propositions plus enthousiastes les unes que les autres, c’est un refus qui m’a le plus marqué. Il est venu d’une maison d’édition américaine, et si cette réponse m’habite encore aujourd’hui, c’est qu’elle en dit long tant sur la force de ce livre que sur la situation de ce pays. Dans le courriel où elle nous expliquait pourquoi elle souhaitait le publier, l’éditrice nous avouait que le projet n’irait pas de l’avant, car elle n’était pas arrivée à convaincre ses supérieurs. Avec un désarroi évident, elle concluait son message sur ces mots lourds de sens: «Malheureusement, nous n’avons pas le courage de nos convictions.»
Ce livre s’intitule C’était ça ou mourir. Son auteur se nomme Thélyson Orélien. Il ne s’agit en rien d’un réquisitoire contre les États-Unis ou même d’un pamphlet contre le président actuel de ce pays. Il s’agit avant tout d’un roman, d’une fiction qui donne voix à un enseignant haïtien, Jonas Dorléon, forcé de fuir la violence des gangs qui gangrène son pays et de suivre la route des migrants, cette nouvelle route des Amériques qui s’étire, dans son cas, du Brésil au chemin Roxham. Une fiction qui expose sans détour la cruauté et les souffrances d’un destin que partagent des millions de gens. Une fiction qui nous dit que l’on devient toujours migrant malgré soi, qui nous montre que, derrière les chiffres et les statistiques, derrière les demandes d’asile et les dédales administratifs, se cachent des personnes qui, comme nous, ne demandent qu’une chose: la possibilité de vivre en paix. Une fiction qui, bien humblement, ne cherche qu’à redonner un peu de dignité et d’humanité à ceux et celles qui en ont été privés. C’était ça ou mourir est avant tout un appel à s’ouvrir à l’autre, à tendre les bras au lieu de repousser, à accueillir au lieu d’expulser. Il faut croire que, dans les États-Unis d’aujourd’hui, où l’on pourchasse les migrants comme on pourchassait naguère d’autres populations, où l’on bannit les livres qui ne reflètent pas notre vision du monde, un appel aussi bénin est en soi un acte de résistance.
Signe des temps ou hasard du calendrier éditorial – sans doute un peu des deux –, ce souci de l’autre traverse plusieurs des livres que nous vous présentons dans les pages de ce Boréal Express. Il en est parfois la force vive, sous la plume empathique de Rémi-Julien Savard ou de Miriam Toews notamment, parfois le cœur absent. Dans Le Junk d’Arthur Friso, autre grand premier roman que nous publions cette saison, vous découvrirez une vision de l’exil en tous points contraire à celle de C’était ça ou mourir. Le souffle poétique et le rire de Jonas Dorléon, seuls remparts face aux tragédies qu’il affronte, cèdent ici la place à l’ironie d’un narrateur qui regarde avec désabusement les frasques d’un père installé dans la marina de Hong Kong, un père qui a érigé le désœuvrement et l’indifférence en principes de vie. Comme l’écrit si justement l’auteur, «l’homme blanc n’immigre pas, il s’expatrie», et dans cet exil délibéré, il fait le choix de reproduire ce qu’il a toujours connu sans un regard ni le moindre égard pour les gens du pays qui l’a accueilli.
D’égards pour les autres, la protagoniste du nouveau livre de Monique Proulx n’en manque jamais. C’est même, pourrait-on dire, sa raison de vivre, à un point tel qu’elle se sacrifie souvent elle-même. Qu’il s’agisse de ses proches, des animaux qui vivent autour de sa «belle maison de bois» des Laurentides, ou encore de cette grande écrivaine qui vient un jour louer un chalet des environs, la bienveillante Flora n’existe que pour le bonheur de ceux qui l’entourent. Dans ce roman pastoral où elle s’inspire de la relation entre Berthe Simard et Gabrielle Roy, Monique Proulx nous offre ce qui est peut-être sa plus belle réflexion sur l’altruisme, un thème si cher à son œuvre. Elle nous offre surtout une puissante leçon d’humanité, celle d’une main toujours tendue malgré l’adversité.
C’est à la fois peu et beaucoup, ce geste de bonté. On pourrait si facilement l’ignorer, le railler. Il s’accompagne pourtant d’une promesse plus vaste qu’il n’y paraît, une promesse que portent tous nos livres: changer votre regard sur le monde en vous faisant vivre d’autres vies que la vôtre. Voilà peut-être pourquoi nos livres sont si dangereux dans certains coins du monde.
1 C’est ainsi qu’on appelle les textes dans lesquels les éditeurs détaillent ce qui les a séduits dans un livre et la manière dont ils comptent le promouvoir.