Notre entretien
avec Monique Proulx
Vous vous êtes inspirée, dans ce roman d’une «histoire vraie». Sous les figures de Flora et de Margaret Myre se cachent une femme que vous avez connue personnellement, mais qui est inconnue du public, et une femme très connue que vous n’avez jamais rencontrée en personne. Pouvez-vous nous parler des modèles de vos personnages?
Depuis toujours, je chéris l’imaginaire pur comme le véhicule idéal pour parler avec vérité – et liberté! – de la réalité changeante et de l’humanité déboussolée. Et puis soudain me voici flirtant avec des personnages vrais, ayant réellement foulé la terre de leur énergie vibrante, dont j’ose restituer de vastes pans authentiques tout en chambardant leurs noms, leur géographie, et en leur inventant allégrement des morceaux qu’ils n’ont pas vécus.
Pourquoi? De quel droit?
C’est la faute de Berthe Simard.
C’est la faute d’une femme extraordinaire et clandestine, une mince flamme de femme qui n’a pas vacillé pendant presque cent ans, et qui s’appelait Berthe Simard. Sa vie durant (99 ans et quatre mois!), elle n’a jamais quitté Petite-Rivière-Saint-François et les rives du fleuve où elle est née, sa vie durant elle a materné les oiseaux et les vies fragiles et nécessiteuses, y compris celle d’une écrivaine illustre du nom de Gabrielle Roy.
L’été de l’an 2000, je suis en résidence d’écriture dans le chalet même de Gabrielle Roy, farouchement décidée à ne voisiner personne. C’est sans compter la présence discrète de ma voisine Berthe Simard, qui à sa façon fantomatique et néanmoins impérieuse, viendra m’arracher l’âme. Je ne raconterai pas les détails de notre relation, qui a duré quinze ans, et dont j’ai déjà parlé ailleurs (dans la revue Les Écrits, notamment), mais je redirai à quel point j’ai senti viscéralement que cette femme avait tout donné aux autres, y compris à Gabrielle Roy, sans rien recevoir en retour. Il aura quand même fallu que Berthe soit morte depuis dix ans pour que son fantôme revienne me visiter, péremptoire. Et que j’aie envie de lui ériger un socle d’où enfin on pourra voir de quelle lumière elle brille, elle qui s’est toujours tenue dans l’ombre des autres, dans l’ombre des grands.
À Gabrielle Roy, j’ai donné un rôle secondaire, pour la changer un peu. La star est devenue le faire-valoir de la soubrette. À vrai dire, ayant gardé de ma connivence avec Berthe un certain ressentiment envers Gabrielle, j’ai tenté de la malmener un peu – sans vraiment y parvenir.
Vous invitez explicitement vos lecteurs à reconnaître les personnes réelles qui ont nourri votre fiction. Pourtant, vous vous êtes accordé des libertés par rapport à l’époque et aux détails de leurs vies. Quels principes vous ont guidée dans l’octroi de ces libertés? Dans quel but les avez-vous prises?
Je persiste à croire que la fiction est plus puissante que la biographie fidèle, lorsqu’il s’agit de dévoiler le cœur inaccessible des êtres. Et il fait si libre sur les ailes de la fiction qu’il est possible de tout chambarder de la vie, des vies. De parler de Berthe en l’appelant Flora, de prêter à Gabrielle Roy devenue Margaret Myre des rugosités plausibles – et non vérifiables. Tout est là: ne pas avoir besoin de vérifier les faits pour savoir que la fiction est plus vraie que la réalité. La fiction déménage les anecdotes et en invente, certes. Mais quand elle prend racine dans le cœur du cœur, dans l’essence des vivants, elle ne peut pas tromper, pas se tromper. Et comment trouver l’essence des vivants, pourrait-on demander? (Pas dans une station-service, pardon de la platitude.) Mais quelque part certainement, à l’autre extrémité d’un tunnel, oui, quelque part où il est loisible de se rendre pour peu qu’on accepte de plonger.
C’est donc là, dans le fond du fond primordial, que la vérité se terre, que repose l’authenticité de Flora, alias Berthe, et celle de Margaret Myre, alias Gabrielle Roy.
Tout le reste n’est qu’un roman, c’est-à-dire une enfilade d’anecdotes forcément interchangeables, plus ou moins enlevantes selon la verve de l’auteure, et dont la finalité ultime est de faire entendre la vibration du personnage. Berthe devenue Flora vit des expériences qu’elle a vécues et d’autres non, mais auxquelles elle aurait réagi de la même façon que Flora, j’en donne ma main au feu, puisque c’est son gong qui, tout du long, vibre. Avec Gabrielle Roy, devenue Margaret Myre, l’entreprise semble plus risquée puisqu’on touche à l’intouchable, au sanctifié de la célébrité. Tant pis, tant mieux. Sa vérité à elle n’est pas non plus dans les péripéties qu’elle a rencontrées pour vrai ou pour faux, mais dans la fidélité au son primordial qu’elle ne peut s’empêcher d’émettre peu importent les tumultes et les circonstances.
Les écrivains ont-ils une dette envers les êtres humains dont ils s’inspirent pour écrire leurs livres? Si oui, comment pourraient-ils s’en acquitter?
Parlons donc de dette.
Il faut voir pourquoi on écrit. Pourquoi une histoire lève soudain la tête et réclame la vie. J’ose dire que ce livre n’a pas été écrit pour glorifier le savoir-faire de son auteure. Ce livre est né précisément comme on rembourse une dette. La dette collective que l’univers doit à Berthe Simard, à toutes les Berthe Simard de ce monde qui ne seront jamais hissées au rang de personnages de roman ou de films, parce que ni belles ni spectaculaires, parce que trouées de petits traumatismes ni assez juteux ni assez trash pour faire saliver les industries du divertissement – dont le livre fait partie. Ces Berthe Simard qui traversent nos vies sans faire de bruit en sont pourtant la moelle invisible, l’amour essentiel qui fait de l’humanité une terre encore viable.
Mais laissons là le remboursement et l’hommage, et ne cachons pas le plaisir féroce que l’écrivaine que je suis a eu à se colleter à ce magnifique couple improbable que Berthe Simard et Gabrielle Roy ont formé pendant trente ans: une Humble et une Étincelante, l’une qui donne aux êtres, l’autre qui donne aux livres. Et la jouissance éprouvée en découvrant que la grandeur n’est jamais là où on pense.
Il faut voir pourquoi on écrit. Pourquoi une histoire lève soudain la tête et réclame la vie. J’ose dire que ce livre n’a pas été écrit pour glorifier le savoir-faire de son auteure. Ce livre est né précisément comme on rembourse une dette.
Vous racontez l’histoire d’une femme qui a été dépossédée de tout. Par contre, c’est elle qui, de loin, semble mener la vie la plus riche des tous les personnages du roman. D’où vient l’inépuisable richesse qui émane de la vie de Flora?
Un jour, nous perdrons tout.
Nos ornements, notre sourire éclatant, notre peau, notre façon de parler et d’aimer, notre monde, nos maisons, tout cela qui nous est prêté le temps d’une vie disparaîtra. Il y a ceux que cette pensée insupporte, au point de leur donner le goût de se jeter en bas d’un pont ou de se noyer dans la frénésie et l’alcool. Et il y a ceux qui font confiance au mystère, soutenus par l’humilité. Comme Flora.
Trois fois plutôt qu’une, Flora-Berthe se retrouve nue et livrée aux éléments, menacée dans son intégrité physique et son espace, trahie par ceux qu’elle aime le plus au monde. Mais elle se relève de ce qui disparaît autour d’elle et en elle. Peu importent les dépossessions, quelque chose d’inaltérable et de bienveillant veille assurément sur elle, sur nous tous, à l’image de ce ciel immuable au-dessus d’elle. Comment avoir l’arrogance de désespérer?… N’importe, dit-elle toujours.
Derrière ce n’importe qui ressemble à une boutade, il y a toute la richesse de Flora, il y a ce pressentiment fondamental, le pressentiment de la plénitude – à venir, toujours là.
