Brigitte VaillancourtLa Séparation des biens

Quel est le coût réel d’une séparation? Et surtout, quel est le prix de la liberté, quand on est une femme, une mère?

Notre entretien avec l’autrice

Avec La Séparation des biens, vous reprenez en quelque sorte là où vous aviez laissé l’écriture après Droit vers le soleil: faire éclater les structures du couple et de la famille, c’est bien beau, mais qu’arrive-t-il après? Où en est votre narratrice alors que s’ouvre ce nouveau chapitre de sa vie? Assume-t-elle les conséquences de ses choix?

J’ai commencé à écrire peu après la publication de Droit vers le soleil, une écriture en fragments, du «très près». C’était un témoignage presque amoureux envers ce qui m’entourait: mon quartier, ma communauté, mes amours, ma famille décloisonnée. J’étais habitée, je crois, par une forme de joie et de reconnaissance pour les multiples liens qui m’entouraient. D’une certaine manière, cet état a été rendu possible par la séparation, comme s’il avait fallu changer de statut pour «advenir», entre autres pour écrire de manière plus libre. Dans La Séparation des biens, le «je» est d’ailleurs plus assumé: la narratrice est autrice. Ce choix m’a permis d’aborder de front certains enjeux, notamment celui de la précarité financière des artistes. Ce qui est paradoxal chez la narratrice, c’est que la nécessité de changer cohabite avec un fort désir de continuité, nourri par des dynamiques relationnelles qui résistent à la séparation. Une part de «codépendance» subsiste entre son ex et elle. Des habitudes de faire ensemble, un «on», ainsi que de nombreuses attaches affectives et financières. Le livre explore ces dynamiques complexes, les rapports de pouvoir sous-jacents et leurs coûts.

Force est de constater que les carcans qui enfermaient la narratrice de Droit vers le soleil ont été remplacés par de nouvelles entraves, cette fois matérielles, qui restreignent son espace de liberté. Est-on jamais vraiment libre?

Les «choix de vie» de la narratrice ne flottent pas dans le vide: ils sont arrimés à des systèmes socio-économiques. La hausse drastique du coût de la vie, la crise du logement et la raréfaction du financement public en culture fragilisent grandement les pratiques artistiques et la narratrice en subit de plein fouet les contrecoups. Elle doit répondre aux besoins croissants de ses deux adolescents, elle accumule les refus des conseils des arts, et les taux d’intérêt font presque doubler les mensualités du prêt hypothécaire du condo dont elle est toujours copropriétaire avec son ex. Tout s’écroule, alors même que son quartier se gentrifie à vue d’œil. Il devient carrément inaccessible. La narratrice est contrainte d’affronter le «réel», de prendre des décisions déchirantes. Ce faisant, elle prend la mesure des nœuds qui persistent dans sa vie familiale, tout comme des conditionnements qui ont contribué à façonner sa trajectoire. Comme le lui fait remarquer un ami, elle paie chèrement le prix de sa liberté.

Ce roman est aussi une célébration des pouvoirs de la communauté. C’est à celle-ci, plus qu’à ses quatre murs, qu’est attachée la narratrice. Dans un monde en transformation, comment parvient-elle à maintenir ces liens?

L’amitié est un lieu de résistance radicale. Elle agit comme un contrepoids à la précarité qui gruge la narratrice. À travers les personnages qui gravitent autour d’elle, j’ai voulu illustrer la force de l’entraide et de la solidarité. Il y a d’abord son cercle d’ami.e.s proches, dont plusieurs sont artistes et affrontent des difficultés semblables. Ils remplissent des fonctions qu’on associe habituellement au couple hétérosexuel: support émotionnel, partage des tâches, présence au quotidien. Il y a ensuite les voisins: Claudio et Serge veillent sur sa vieille Volks, changent ses pneus, ajustent ses freins. Le cercle s’élargit encore à tous ceux et celles qu’elle croise sur son chemin et qu’elle a appris à connaître au fil des dix-sept années passées sur la même rue. Elle s’arrête constamment pour échanger, prendre le pouls du quartier. Elle tend la main et accepte de se faire aider de multiples façons, alors qu’elle pourrait tout aussi bien accélérer le pas, la cadence, être plus productive.

Elle maintient ces liens en prenant le temps coûte que coûte. C’est la posture que le livre met de l’avant, celle où les liens multiples sont une richesse et un ancrage. Ils exigent qu’on s’y consacre, ne serait-ce que pour échanger un sourire sur un coin de rue et en être émue. Plus que tout, la narratrice mise sur ces liens, et ce sont eux qui la font tenir. Cette manière d’être ensemble, de former des communautés est un pied de nez au système économique et à ce qu’il exige de nous.


 

La Séparation des biens est mon livre le plus franchement féministe, dans la mesure où c’est à travers cette lunette que les enjeux sont explorés, du micro au macro, par la fiction.


 

Pour vous qui explorez si finement par l’écriture le territoire de l’intime, le personnel est-il aussi et nécessairement politique?

Ce qui se joue dans l’intime est traversé de part en part par des rapports de pouvoir. Ce qui arrive à la narratrice dépasse ses choix individuels. Tout le lui rappelle. Par exemple, ses conversations avec différents planificateurs financiers. «Tu vas te faire un chum qui va avoir une maison, etc.», lui lance l’un d’eux. Autrement dit, l’avenir qu’on lui trace est un retour au couple hétérosexuel où il y a de fortes chances que l’homme soit propriétaire et plus riche qu’elle. Bien que la narratrice s’évertue à vivre en dehors des prescriptions sociales, elle est rattrapée par des forces bien établies. Elle prend ainsi conscience qu’elle a reproduit au sein même de sa famille et de son travail, des rôles profondément genrés. À qui cela profite-t-il? La Séparation des biens est mon livre le plus franchement féministe, dans la mesure où c’est à travers cette lunette que les enjeux sont explorés, du micro au macro, par la fiction.