Elizabeth LemayLes Filles et les Monstres

Avec la verve et l’impétuosité qui font désormais sa marque, Elizabeth Lemay explore ici de nouveaux territoires et de nouvelles vulnérabilités.

Extrait de l’œuvre

Les filles et les monstres

À vingt ans, j’étais Ophélie. Une Ophélie qui flotte sur les eaux, les yeux tournés vers le ciel, une Ophélie noyée, enlacée par les fleurs et portée par le courant vers la mort, une Ophélie
privée de raison et manipulée par les hommes de son vivant, car rien n’a jamais été déterminé par elle. Ophélie a toujours été maniée par des forces externes, celles des hommes et de la nature, jusqu’à son corps inhabité, transporté par une rivière-jardin. Je m’embourbais sans le savoir dans les eaux avec Ophélie. Il n’y avait, pour moi aussi, qu’un pas entre la vie et la mort.

Sur mes couvertures, le regard vide tourné vers le plafond, les mains dépliées, j’étais en dormance, songeuse et dépourvue de raison, je me laissais mollement porter par les cours d’eau et par les mains des hommes. Rien n’avait d’importance. Je laissais d’autres décider de mon sort comme s’il ne m’appartenait pas.

À vingt ans, on ne m’avait rien appris d’Ophélie, de sa folie et de sa beauté. Je ne savais rien de la jeune amoureuse aliénée par l’amour, enfoncée dans une mort douce,
par noyade, une mort discrète qu’on offre aux femmes pour ne pas les abîmer. Elle m’habitait pourtant avant que je la reconnaisse. Je perpétuais un vieil apprentissage transmis aux filles par-delà les époques, celui de la femme-objet, sensuelle et passive, l’image d’une fille jeune et belle livrée aux loups. Je me laissais éventrer l’âme, gaspiller, puis abandonner par mon assaillant assoupi, débarrassé de son désir.


 

Une Ophélie qui flotte sur les eaux, les yeux tournés vers le ciel, une Ophélie noyée, enlacée par les fleurs et portée par le courant vers la mort […]


 

De mon propre gré et pour qu’on m’aime, je me réduisais à une petite chose vulnérable et sans résistance. J’étais sans valeur. Je me noyais calmement et sans lutter, j’obéissais au courant, je me laissais guider dans l’eau mouvante, tout remuait autour de moi mais je restais là sans broncher, je voulais plaire à tous les hommes et je me laissais transporter par eux. Je leur aurais été loyale jusque dans la mort s’ils me l’avaient demandé. J’attendais qu’on me mette à l’abri des choses et du mal, mais jamais il ne m’est venu à l’idée de me préserver moi-même. Et même si ce mal jaillissait des hommes, je m’en remettais à eux pour qu’ils me sauvent. Je me laissais glisser sur mes draps blancs, moitié morte, moitié endormie, à la manière d’Ophélie enlisée dans une rivière-tombeau.