Notre entretien avec l’auteur
Dans Plasticine, on parcourt la vie entière de Clémence, une sculptrice farouchement libre. Comment vous est venue l’envie d’écrire ce personnage féminin? Sa création a-t-elle représenté un défi particulier?
Je crois que ça a été le plus grand défi de ma carrière. Me mettre dans la peau d’une femme, et d’une sculptrice célèbre de surcroît, m’a semblé à la fois vertigineux et délicat. Mais je suis fier d’être allé au bout de cette idée, de ne pas avoir reculé devant ce qu’elle exigeait de moi. Parce que ce personnage féminin, au fond, c’est moi. Clémence porte toute ma sensibilité d’artiste, mes inquiétudes, mes élans, ma façon de regarder le monde. Même dans les scènes les plus intenses, j’avais le sentiment d’écrire et de façonner ce récit avec des coquilles d’œufs au bout des doigts, avec une attention presque fébrile, comme si le moindre geste pouvait tout faire basculer. Je me suis questionné sur la présence de l’art dans ma vie, et de la création au fil des années. Sur ce qui nous pousse à fabriquer quelque chose quand la réalité ne suffit plus, quand les mots, les gestes ou même le corps deviennent trop étroits pour contenir ce qu’on ressent. Je crois que Clémence est née quelque part dans cette réflexion. Elle crée parce qu’elle en a besoin, c’est vital. La matière lui permet de dire autrement ce qu’elle serait incapable de formuler. Et je me reconnais beaucoup là-dedans. Écrire a toujours été pour moi une manière de déplacer ce qui fait mal, ce qui inquiète, ce qui résiste. On transforme, on déforme, on exagère, on invente, et quelque chose de vrai finit malgré tout par apparaître. C’est ce paradoxe qui m’intéresse le plus dans la fiction: devoir s’éloigner de soi pour réussir à se rapprocher de quelque chose de profondément intime. Avec ce troisième roman, je me suis éloigné de presque tout ce que je connais, de mes repères et de mon propre territoire. Et pourtant, paradoxalement, les émotions et les sentiments restent les mêmes. Peu importe qui l’on est, on a peur, on tombe en amour, on rit, on souffre, on cherche sa place. Et surtout, on a envie de vivre.
Clémence est sculptrice. Qu’est-ce qui vous a inspiré à explorer ce métier?
J’ai toujours été fasciné par cet art, par ce qu’il exige de patience, de précision, mais surtout d’engagement physique. Et cette fascination s’est exacerbée lorsque j’ai vu Showing Up, de Kelly Reichardt. Ce film m’a donné envie d’entrer dans cet univers, de m’intégrer à cette étrange communauté de marginaux qui consacrent une partie démesurée de leur existence à fabriquer quelque chose. Les artistes sont tous un peu des bébittes, chacun à leur manière. Mais il y a quelque chose qui me fascine particulièrement chez les sculptrices: elles travaillent avec tout leur corps. Elles poussent, frappent, pétrissent, creusent, façonnent. Je trouve qu’il y a quelque chose de profondément romantique là-dedans, mais aussi de courageux. Créer une œuvre avec ses mains, s’épuiser parfois sur elle, recommencer, détruire pour reconstruire, accepter que la matière résiste et qu’elle ne fasse pas toujours ce qu’on attend d’elle. C’est peut-être cette lutte silencieuse qui me touche le plus: l’artiste essaie de donner une forme à quelque chose qui, au départ, n’existe que dans sa tête. Et plus j’écrivais sur Clémence, plus je comprenais que la sculpture était peut-être aussi une manière de raconter le personnage sans avoir à l’expliquer. Elle modèle la matière comme elle essaie de se modeler elle-même. Elle répare, elle déforme, elle arrache, elle recommence. Même lorsqu’elle s’éloigne de la sculpture pendant un temps, quelque chose finit toujours par l’y ramener, comme si créer était chez elle un besoin impossible à faire taire. Ses œuvres portent nécessairement quelque chose de son histoire, même lorsqu’elle voudrait le cacher. Le corps est partout dans la sculpture: celui qu’on observe, celui qu’on invente, celui qu’on abîme, celui qu’on tente de reconstruire.
Écrire a toujours été pour moi une manière de déplacer ce qui fait mal, ce qui inquiète, ce qui résiste. On transforme, on déforme, on exagère, on invente, et quelque chose de vrai finit malgré tout par apparaître.
Votre roman est un magnifique hommage au pouvoir de l’art. N’étant vous-même pas sculpteur, comment avez-vous abordé les scènes dans lesquelles Clémence travaille la matière? Y a-t-il des liens à faire avec l’écriture?
Pour l’écriture de ce livre, j’ai acheté de l’argile et de la plasticine, et j’ai modelé toutes sortes d’objets et de petits bonhommes. Tout était laid. Mais ce n’était pas tellement le résultat qui m’intéressait. Je voulais comprendre ce qui se passait dans les mains. Comprendre la résistance de la matière, la pression qu’il faut exercer avec les doigts, la frustration d’une forme qui refuse d’apparaître comme on l’avait imaginé. Je voulais savoir ce que ça faisait de détruire en quelques secondes une chose sur laquelle on venait de travailler pendant une heure. Évidemment, je ne suis pas devenu sculpteur pour autant. Mais cette expérience m’a permis de comprendre quelque chose de très simple: on ne pense pas de la même manière lorsqu’on travaille avec ses mains. Il y a une intelligence du geste, une manière de réfléchir qui passe par les doigts avant de passer par les mots. On touche, on corrige, on écrase, on recommence. Et tranquillement, quelque chose apparaît. Je me suis rendu compte que l’écriture n’était peut-être pas si éloignée de ça. Et puis j’accordais une importance au fait d’effectuer réellement les gestes que j’allais demander à Clémence de faire. Je ne voulais pas seulement imaginer une sculptrice. Je voulais essayer, même maladroitement, d’habiter son rapport à la matière. À force de la construire, j’avais besoin qu’elle m’apprenne elle aussi quelque chose. C’est là que le personnage a véritablement commencé à exister pour moi: lorsque j’ai cessé de simplement écrire sur une sculptrice et que j’ai commencé, à ma très petite échelle, à mettre les mains dans sa matière.
La maladie est un thème récurrent dans votre œuvre, et central dans Plasticine. Est-ce que c’est un sujet sur lequel il vous est difficile d’écrire ou vous procure-t-il une certaine paix?
Dans mon écriture, la maladie n’est jamais seulement un événement dramatique. Elle fait partie de ce qui rend un personnage humain, parce qu’elle confronte le corps à ses limites et l’individu à ce qu’il ne peut ni prévoir ni contrôler. La maladie fait partie de notre condition, qu’on le veuille ou non. Même les gens en parfaite santé finiront, un jour ou l’autre, par être rattrapés par leur corps, par l’âge, par un accident, par quelque chose qui leur rappelle brutalement qu’ils ne sont pas invincibles. On passe une partie de notre vie à oublier que nous sommes fragiles. Et puis, parfois, le corps se charge de nous le rappeler. Je trouve qu’il y a quelque chose de profondément humain dans cet instant-là. Quand tout ce qui semblait important quelques semaines auparavant devient soudainement secondaire. Le travail, les petites rancunes, les ambitions, les rendez-vous, les choses qu’on remettait à demain. Tout se réorganise autour d’une question extraordinairement simple: comment continuer? C’est là que la résilience m’intéresse: cette volonté presque incompréhensible qui consiste à se lever le matin alors qu’on aurait toutes les raisons de rester couché. C’est une force qui peut sembler complètement hallucinante, presque surhumaine, alors qu’elle est probablement ce qu’il y a de plus humain en nous. Nous sommes des animaux extrêmement fragiles qui possèdent cette faculté étrange de continuer malgré tout. Et ce «malgré tout» m’intéresse énormément en littérature. La maladie permet aussi de mettre un personnage à nu sans nécessairement le déshabiller. Elle enlève des couches. Elle bouleverse son rapport au temps, à son corps, aux autres, à la peur, au désir. Elle révèle parfois des choses qu’un personnage aurait réussi à cacher toute une vie. Quand le corps cesse d’être une évidence et devient soudainement une préoccupation de chaque instant, la manière d’habiter le monde change. Mais je ne voulais surtout pas faire de Clémence une héroïne parce qu’elle est malade. Je me méfie de cette idée qu’il faudrait nécessairement sortir grandi de la souffrance, comme si la maladie devait nous enseigner quelque chose ou nous rendre meilleurs. On peut être malade et avoir peur. Être en colère. Être injuste. Être drôle. Être jaloux. Être amoureux. Avoir envie de sexe, de solitude, de vengeance, d’un hamburger ou simplement qu’on nous foute la paix. La maladie ne remplace pas une personnalité. C’est précisément ce que je voulais préserver chez Clémence: qu’elle demeure une femme avant de devenir une malade. Une artiste avant de devenir un diagnostic. Quelqu’un avec ses contradictions, son humour, ses désirs, ses mauvais réflexes et ses obsessions. La maladie transforme son existence, évidemment, mais elle ne doit jamais réussir à la résumer.
