Justin Richard DubéLes Nationaux

Étude de l’apparition d’une troisième voie politique québécoise au XIXe siècle.

Notre entretien avec l’auteur

Les partis politiques tels que nous les connaissons aujourd’hui au Québec émergent progressivement à partir de la fin du XIXe siècle, dans un contexte marqué par l’affrontement entre les «bleus» – les conservateurs – et les «rouges» – les libéraux radicaux –, mais aussi entre ultramontains et progressistes. Or, les modérés ont jusqu’ici beaucoup moins retenu l’attention des historiens et des historiennes, de même que la période qui couvre la seconde moitié du XIXe siècle. Votre livre met pourtant en lumière l’existence d’un groupe qualifié de «violets» ou de «nationaux». Pouvez-vous en retracer l’émergence?

En 1858, trois événements donnent naissance à ce groupe violet. Au Parlement de la province du Canada, les bleus subissent une crise interne en raison du choix de la capitale à Ottawa et du projet de loi sur la milice. Louis-Victor Sicotte, alors ministre, démissionne avec fracas et quitte le camp conservateur en compagnie d’autres figures comme Thomas-Jean-Jacques Loranger. Sicotte et Loranger considèrent que le parti de George-Étienne Cartier fait preuve de soumission aux tories de John A. Macdonald et du Royaume-Uni. Mais le groupe de Sicotte ne rejoint pas l’opposition rouge pour autant. Il forme ainsi une troisième voie entre le bleu et le rouge, rejetant vivement les deux clans. Au même moment, l’Institut canadien de Montréal subit également une rupture douloureuse. Celui-ci est caractérisé par sa proximité avec les rouges et ses conflits avec l’Église catholique. La condamnation de l’Institut par l’évêque de Montréal entraîne une hémorragie importante de ses membres, qui fondent une nouvelle association, l’Institut canadien-français. On y retrouve de nombreux jeunes conservateurs, mais aussi des modérés dans l’entourage de Sicotte. L’Institut canadien-français devient un foyer intellectuel pour la nouvelle mouvance, s’éloignant du radicalisme des rouges.

Enfin, un nouveau journal paraît à Montréal, L’Ordre. Ce dernier est intimement lié à l’Institut canadien-français et soutient le parti de Sicotte au Parlement. Épaulé par d’autres périodiques dans les années suivantes, il développe un discours ni rouge ni bleu, traçant dans l’espace public une alternative à la polarisation entre conservateurs et progressistes, entre anticléricaux et cléricaux, entre le chef bleu George-Étienne Cartier et le chef rouge Antoine-Aimé Dorion. Ils se conçoivent comme des libéraux modérés, des nationaux, capables de réunir les hommes de tous les partis.

 

Quelle place occupe la mouvance violette dans le paysage politique de l’époque? Pouvez-vous nous dire ce qui caractérise d’abord ce courant?

Les nationaux sont divisés sur certaines questions, telles que le financement des chemins de fer ou la peine de mort. Mais ils partagent des fondements communs leur permettant de s’unir derrière un même étendard. Pour échapper à l’antagonisme de l’ultramontanisme, qui veut assujettir le politique au religieux, et de l’anticléricalisme, qui souhaite confiner la religion à la sphère spirituelle, les violets embrassent le catholicisme libéral de l’école française. Ils rejettent l’intervention du clergé dans les élections, mais défendent son influence dans la sphère culturelle. La connaissance scientifique, les écoles et les associations littéraires doivent être intimement respectueuses de la foi catholique. La pensée catholique libérale amène les violets au culte du droit des gens, le jus gentium, qui façonne leur vision des relations internationales. Dans leur optique, il existe un équilibre entre le droit positif des États et le droit naturel des nations, les devoirs des gouvernants et les droits des gouvernés. La Conquête a donc donné un statut aux Canadiens français en reconnaissant par traité leurs propriétés et leur droit de pratiquer la religion catholique. Sur cette base, les nationaux critiquent l’Acte d’Union, rejettent la Confédération, exigent une meilleure autonomie du Bas-Canada, valorisent l’identité française et cherchent une unité nationale maximale pour se protéger de la majorité anglophone.

Un libéralisme modéré caractérise leurs prises de position sociales et économiques : ils préconisent le développement d’une industrie canadienne par des entrepreneurs francophones, la colonisation des Cantons-de-l’Est, la lutte contre l’émigration vers les États-Unis, le contrôle des finances publiques, etc. Les violets croient au modèle du constitutionnalisme britannique, répugnant au républicanisme pur et dur, mais n’ont aucun enthousiasme pour l’aristocratie ni pour le Conseil législatif nommé.

L’activité des violets culmine, d’une certaine manière, par la fondation du Parti national. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette période de culmination et, éventuellement, de dissolution?

Il y a eu trois partis nationaux : le premier avec Louis-Victor Sicotte en 1858, le deuxième sous Louis-Amable Jetté en 1871 et le troisième avec Honoré Mercier en 1885. Le Parti national de Mercier est le seul à avoir remporté une majorité claire de sièges lors d’une élection générale, en 1886. Dans les années 1870-1880, Mercier a proposé plusieurs coalitions avec les conservateurs modérés, espérant se débarrasser des rouges et marginaliser les ultramontains en créant un grand parti centriste et autonomiste, sans succès. La pendaison de Louis Riel en 1885 change toutefois le portrait. Les bleus sont associés aux bourreaux du chef métis, permettant à Mercier d’unir les mécontents derrière un nouveau Parti national. Il rallie donc, ironiquement, les deux extrêmes, rouge et ultramontain, dans un climat de crise majeure. Sa victoire en 1886 lui permet d’organiser une conférence interprovinciale en 1887 pour défendre l’autonomie des provinces face à la centralisation fédérale, reprenant le flambeau de la doctrine politique des violets depuis 1858. L’échec des propositions de réforme de la conférence et la chute brutale du gouvernement Mercier en 1891 font cependant imploser la coalition du Parti national. Mercier aura néanmoins mis de l’avant d’importantes avancées en matière d’éducation, de colonisation, de développement des infrastructures ferroviaires et des relations internationales.

En 1896, le Parti libéral du Canada prend le pouvoir avec un chef québécois, Wilfrid Laurier. Les libéraux fédéraux et provinciaux restent énormément marqués par la présence des violets – Laurier lui-même ayant été membre de l’Institut canadien-français, à une certaine époque. Le premier ministre canadien a réorienté son parti vers la modération, mais aussi la bonne entente entre les anglophones et les francophones. Sur la question des écoles confessionnelles du Manitoba, par exemple, Laurier propose la conciliation plutôt que la coercition pour obtenir des garanties scolaires aux franco-catholiques. Il écarte les radicaux de la tradition rouge, mais s’éloigne également du nationalisme traditionnel des mauves. Or, la vaste majorité des anciens nationaux sautent à pieds joints dans le train de la bonne entente. L’entourage de Wilfrid Laurier, mais aussi les premiers ministres du Québec Félix-Gabriel Marchand (un violet de la première heure) et Lomer Gouin (le gendre de Mercier) portent l’empreinte de la mouvance violette. Cette absorption dans un grand Parti libéral modéré, réconcilié avec le régime fédéral canadien, ouvre la porte à d’autres mouvements nationalistes autour d’Henri Bourassa et de Lionel Groulx, qui vont permettre à de nouveaux partis de rêver à une «troisième voie»…