Manu TranquardDe l’art de fendre du bois

Capable de lire une bûche comme nous lisons un livre, Tranquard possède, au plus haut point, l’art de nous emmener loin, ailleurs.

Notre entretien avec l’auteur

Vous êtes professeur agrégé en intervention plein air à l’Université du Québec à Chicoutimi, où vous assumez actuellement le mandat de doyen des études. Vous êtes également, entre autres choses, guide professionnel en tourisme d’aventure, instructeur de survie en région isolée et instructeur de kayak de mer, après avoir étudié le droit et travaillé dans l’audiovisuel en France. Un parcours pour le moins atypique… Comment en êtes-vous venu à l’écriture de ce recueil de récits littéraires où la nature sauvage est le fil conducteur? Le guide que vous êtes a-t-il eu l’impression de faire un saut dans le vide, d’entrer dans un espace inconnu et sans repères?

En plein air, on parle de «la douce incertitude de l’aventure» pour désigner la fébrilité qui naît de l’inconnu qui se présente au détour d’un sommet ou d’un rapide. C’est une des principales motivations au métier de guide: la découverte, la surprise et, bien souvent, une expérience privilégiée avec la nature. L’écriture s’est présentée un peu comme ça: une aventure dont on ne connaît pas l’issue, mais qui forcément sera suffisamment déconcertante pour qu’on en sorte émerveillé, voire transformé. À ce stade de mon parcours, écrire m’est apparu comme un besoin personnel de vivre autre chose. Et la nature s’est imposée comme thème parce qu’elle constitue, ultimement, la seule, vraie et profonde trame de mon existence, de la ferme de l’enfance au métier de guide en région isolée, et du littoral atlantique au cœur de la boréalie. Aussi, et de ce que j’en saisis, il faut écrire sur ce qui résonne en nous, même sans savoir où les mots nous mèneront. Pour prendre une analogie avec le kayak de mer: l’écriture est comme un surf de grosses vagues ou de déferlantes, la griserie vient au moment où l’impulsion initiale nous fait glisser juste un peu plus loin que prévu. Il y avait aussi ce besoin de léguer à ma fille quelque chose de moi qui a pris le temps de se vivre, de se construire et de se réfléchir, et qui témoigne au plus près de ce que je ressens des choses ou des moments importants de ma route personnelle. Enfin, lui donner peut-être une envie de nature, simple, mais brute.

Dans chacun de vos textes, on vous sent particulièrement sensible à la relation entre l’humain et le territoire. Qu’est-ce que la nature a à nous apprendre dans ce monde de plus en plus technologique?

Difficile à dire, car je suis loin d’avoir encore tout compris… Ce n’est pas grave pour autant, l’important est plus de ressentir la nature que de la comprendre, je pense. Mais à la côtoyer fréquemment, et sous diverses formes depuis toutes ces années, on prend quand même conscience de certaines réalités ou vérités de la nature. Sa force, sa permanence, sa diversité et la beauté de sa cohérence. Sa sincérité aussi, puisque par définition elle incarne organiquement et sans artifices toutes ces qualités. Chaque expression de la nature permet ainsi des «leçons de choses», comme on donnait dans les écoles françaises du XIXe siècle, leçons qui visaient à développer chez les enfants l’observation et le raisonnement à partir du réel, des plantes, animaux ou phénomènes naturels. Dans cet esprit de proximité et d’apprentissage, être seul en mer par exemple en fait saisir toute la puissance et par contraste notre vulnérabilité; voir les humains disparaître et les jours revenir sans eux souligne la brièveté de notre passage et l’obligation qu’on a d’en faire bon usage; la diversité de la nature et l’imbrication harmonieuse de ses éléments sont aussi l’expression la plus aboutie du beau. Tout cela crée une sorte de vérité et de logique immanentes qui fondent la logique de la vie.


 

Aussi, et de ce que j’en saisis, il faut écrire sur ce qui résonne en nous, même sans savoir où les mots nous mèneront.


 

En parallèle, le quotidien de notre époque est effectivement de plus en plus désincarné et artificialisé. Il y a probablement tout autant à apprendre sur nous, mais nous avons de moins en moins le luxe de l’observation et du temps. C’est peut-être ça d’ailleurs, le principal enseignement de la nature: le temps. Il faut du temps pour que la vie se construise et se développe, et que s’exprime cette force intrinsèque à la nature qui commande les adaptations. Or, on doit lui laisser cet espace, sinon elle risque de s’atrophier et de dépérir sous l’effet de nos modes de vie accélérés et non réfléchis, et des impacts qu’on lui fait subir parce qu’on n’a pas pris le temps d’en mesurer l’ampleur.

La transmission des savoirs, des connaissances, des techniques est une préoccupation constante dans vos textes. Vous considérez-vous également comme un passeur dans l’écriture?

Je suis plus un passeur comme professeur et instructeur, je pense. Un passeur de savoirs dans ces cas-ci. Parce que je suis en contact direct avec des apprenants qui sont prédisposés à comprendre, à questionner, à s’approprier des connaissances et à développer des compétences. Mais je suis aussi un apprenant, parce que l’enseignement et l’apprentissage ne sont jamais unidirectionnels. Et parce qu’une journée où je n’apprends rien est une journée perdue.

Quant à l’écriture, je ne sais pas encore ce qu’il y a à passer, à communiquer, à transmettre. J’imagine que pour se considérer comme passeur il faut tenir compte de la réception de ses livres, de leur appréciation, des impacts qu’ils ont et des sentiments qu’ils suscitent ou non. Et comme il s’agit de mon premier livre, je ne sais pas à quoi m’attendre. Comme lecteur, j’estime les ouvrages selon l’effet qu’ils me font, les réflexions qu’ils m’amènent, les thèmes abordés, mais aussi selon la forme employée pour livrer une histoire, travailler les mots et les rythmes. Ressentir que l’écriture sert l’histoire et la fait vivre. Alors, c’est là que je me dis que l’auteur a eu la recette pour faire résonner quelque chose en moi. Au final, seuls les lecteurs peuvent établir si l’auteur est parvenu à créer un contact, à partager et à susciter une réaction unique.

Mais la question renvoie aussi à la raison d’être des livres. Tous n’ont peut-être pas la même vocation, ou leur intention peut varier à travers le temps. S’exprimer n’est pas toujours échanger, créer n’est pas nécessairement partager. Après, la publication ne se limite pas à la diffusion. Il y a cette volonté d’atteindre le lecteur, d’établir un contact, de le toucher. C’est donc une grande ambition de vouloir être passeur. Et peut-être une grande prétention de se déclarer comme tel. Bref, c’est la vie du livre qui décidera de sa portée et de sa résonance.


Livre publié dans la collection « L’Œil américain ».