Extrait de l’œuvre
Il y a cette anecdote que tout le monde connaît au sujet d’Hillary et Bill Clinton. Le couple s’arrête en voiture pour faire le plein d’essence. Par hasard, un ancien copain d’école d’Hillary travaille à la station. En reprenant la route, Bill dit, triomphant: «Si tu ne m’avais pas épousé, tu serais la femme d’un pompiste.» Ce à quoi Hillary répond: «Non, Bill, si je l’avais épousé, il serait président des États-Unis.»
Hillary Clinton et Monica Lewinsky symbolisent deux archétypes féminins que la société adore abhorrer. Leur affrontement a au fond peu à voir avec le président. Ce sont elles, les vraies figures de l’événement de la décennie. On retire de l’arène le mari infidèle pour regarder s’entretuer deux sorcières mythifiées, deux soeurs ennemies.
Hillary. Frankenstein derrière sa création. Elle a le pouvoir de faire d’un pompiste l’homme le plus puissant du monde. La première first lady carriériste. La castratrice qui a osé s’en prendre à Tammy Wynette, mais surtout à une vision du mariage faisant de l’épouse un faire-valoir: «I’m not sitting here like some little woman standing by my man like Tammy Wynette.» Ou cette autre controverse où elle a dû se défendre d’oser avoir une carrière: «I suppose I could have stayed home and baked cookies and had teas, but what I decided to do was to fulfill my profession, which I entered before my husband was in public life.» La femme glaciale, aussi brillante que son époux. Trop intelligente pour être si près du pouvoir, elle est à la fois la force et le talon d’Achille de Bill. Il répétera qu’avec lui le peuple aura deux présidents pour le prix d’un. Plus que l’adultère de Bill, ce sont, dit-on, ses ambitions et ses études à elle qui entacheront son règne. À Hillary, on en voudra tour à tour de n’avoir pas su le satisfaire, puis d’être restée auprès de lui après ses infidélités. On l’aime et on la déteste. On l’aime parce qu’on la déteste. Quand on lui demande ce qu’on devrait écrire sur sa pierre tombale, elle répond: Elle n’est pas aussi bonne ni aussi mauvaise que ce qu’on dit. Pendant ce temps, on sera désolé de ne pouvoir élire Bill une troisième fois.
À Hillary, on en voudra tour à tour de n’avoir pas su le satisfaire, puis d’être restée auprès de lui après ses infidélités. On l’aime et on la déteste. On l’aime parce qu’on la déteste.
Monica. La maîtresse perfide, affranchie et sans complexes, dont la vraie faute, c’est d’aimer le sexe et de ne s’excuser de rien. Devant Barbara Walters, elle rigole comme si elle n’avait pas viré l’Amérique à l’envers. Sa vraie faute, c’est son insolence. Sa relation avec le président aura duré plus de deux ans. Pendant deux ans, elle attend ses coups de fil sans broncher, la photo du président tout près de son lit. Des centaines d’appels et de rendez-vous, toujours initiés et entretenus par Bill. Quand il se dit nerveux de tomber sur ses parents, elle le rassure. J’ai ma ligne privée, tu n’as pas à t’inquiéter. Des heures à se raconter. Bill lui répétera qu’elle lui rappelle sa mère. Pendant les mois passés sans la voir, il porte les cravates offertes par Monica, comme pour lui dire qu’il pense à elle. Après leur première relation, elle rentre à la maison sur un nuage pour réveiller sa mère et sa tante, leur confier qu’elle a été embrassée par le président. Vingt et un ans. De leur liaison, on se souviendra d’une seule fellation dans le bureau ovale. Si cette image est devenue le symbole de leur aventure, c’est parce qu’elle confère à la maîtresse débridée l’apparence du pouvoir. C’est elle, la coupable.
Dans les livres d’histoire, ce sera «le scandale Lewinsky», jamais Clinton. Un autre détail captive l’Amérique. La robe tachée de la semence du président que Monica n’a pas été foutue d’envoyer chez le nettoyeur. Toujours tourner en dérision la maîtresse insoumise. Faire d’elle une fille sale. Dans la culture populaire, Monica Lewinsky n’est pas humaine. Elle est une créature de conte. Une sorcière envoyée au bûcher. Monica montre aux filles ce qu’on fait des célibataires qui aiment le sexe et le pouvoir.
Livre publié dans la collection « Boréal compact ».
