Notre entretien avec l’autrice
Dans quelle mesure étiez-vous animée par le désir de rappeler que, derrière la figure controversée qu’est devenue malgré elle Safia Nolin, se trouve une exceptionnelle créatrice de chansons?
Positionner Safia Nolin comme une artiste exceptionnelle est assurément l’un de mes plus grands souhaits avec cet ouvrage. Avant même de commencer à écrire ce livre, je déplorais que les polémiques des dernières années aient trop souvent fait écran à sa carrière musicale et à son talent. Au fil du temps, j’ai parfois senti que certaines personnes oubliaient que, derrière la figure plus militante, il y a une artiste de grand, grand talent. À travers mon livre, je désirais également montrer, voire dénoncer, que, malheureusement, plusieurs des plus grands succès de Safia ont été assombris par des vagues de haine et par des polémiques qui dépassent la créatrice. Selon moi, il y a quelque chose de profondément injuste et révoltant là-dedans. Je n’arrive toujours pas à croire qu’un t-shirt de Gerry Boulet a reçu plus d’attention médiatique que le Félix de la Révélation de l’année qu’on lui a décerné le même soir.
Au-delà de la figure publique que plusieurs personnes trouvent polémique ou polarisante, il y a d’abord et avant tout une autrice-compositrice-interprète importante et influente. L’écriture authentique, l’univers sonore singulier et la voix unique de Safia sont des joyaux à préserver. Il ne faut pas oublier que Limoilou est un album marquant pour énormément de personnes, dont moi clairement, et, à plus grande échelle, pour la discographie québécoise. Les gens qui sont fans de Safia ont un rapport très personnel à sa musique, mais c’est aussi fascinant de réaliser que les expériences et même les mots pour les décrire se recoupent souvent. Safia est une artiste qui réussit à rejoindre les gens sur une fréquence à la fois intime et universelle. C’est rare! À la lumière de toutes ces considérations, c’était très important pour moi de mettre la musique et la création à l’avant-plan. Les polémiques apparaissent dans le livre, mais en toile de fond.
Une bonne partie de votre livre est racontée à partir du point de vue de Safia. Vous nous plantez, brillamment, dans ses souliers. Comment vous y êtes-vous prise?
Je suis la carrière de Safia depuis ses tout débuts. Depuis 2015, j’écoute sa musique et j’accorde toujours beaucoup d’importance à ses prises de parole. Très vite, je me suis identifiée à elle. En parallèle, à travers plusieurs entrevues accordées à différents médias, j’ai vite constaté que nos vies avaient énormément de résonances. À cause de mon amour pour elle et ma fascination pour la manière dont nos histoires personnelles s’entrecroisent, j’ai rapidement eu l’impression de la connaître personnellement, et même de la comprendre, avant de la rencontrer.
De plus, dans le cadre de l’écriture de mon livre, c’était important pour moi d’impliquer Safia et de lui offrir un espace pour qu’elle puisse raconter certains événements depuis sa perspective. Pour ce faire, nous nous sommes rencontrées quatre ou cinq fois et avons passé de longs moments ensemble, sans parler des nombreux textos échangés. On a évidemment parlé de la genèse et de la création de l’album, de l’enregistrement en studio, de la tournée, de moments marquants comme le gala de l’ADISQ 2016, mais aussi de plein de choses qui n’avaient aucun rapport avec la musique. Ça m’a permis d’apprendre à mieux la connaître et de capter un peu de son essence. Essayer de me mettre à sa place a été une volonté de tous les instants. Cependant, ça n’a pas toujours été facile, car Safia a vécu des choses très difficiles et éprouvantes.
Confidence: j’ai énormément pleuré dans le processus d’écriture. J’ai ressenti beaucoup d’injustice, de frustration, de colère et de tristesse en essayant de me mettre à sa place, justement. Ce fut toute une aventure émotionnelle! L’écriture de ce livre rend Safia encore plus forte et résiliente à mes yeux.
Vous tracez des parallèles entre votre propre relation avec votre père et celle de Safia avec le sien. Quelle place avez-vous souhaité donner à votre propre récit?
Rapidement, j’ai su qu’à travers ce projet littéraire, je voulais faire dialoguer mon histoire personnelle avec celle de Safia. Au-delà de mon amour pour sa musique, les parallèles qui se tracent entre nos vies familiales, notre sorte d’errance culturelle et notre jeunesse marquée par un père absent font partie des raisons qui m’ont poussée à choisir le premier album de Safia. Pour moi, offrir une place à mon propre récit est vraiment à la genèse du projet. L’écriture de soi et l’autofiction sont des formes que j’aime explorer dans ma pratique créative, que ce soit dans l’écriture ou dans les reportages radio que j’ai réalisés par le passé.
Safia est une artiste qui réussit à rejoindre les gens sur une fréquence à la fois intime et universelle. C’est rare!
J’aime me demander comment le geste de parler de ma propre vie et de partager mes propres expériences peut être mis au service d’un propos plus vaste et, surtout, contribuer à mettre en valeur les histoires des autres. Le but n’est donc pas de parler de moi pour simplement parler de moi, mais plutôt de faire naître une conversation. Je suis vraiment dans une démarche de dialogue entre l’intime et l’universel. De plus, je constate que partager un peu de soi, être vulnérable et se confier sont des procédés qui peuvent aider à connecter intimement avec les lectrices et les lecteurs. Je trouve ça beau! Récemment, j’ai aussi appris l’existence de «l’autothéorie», un genre littéraire qui conjugue l’autofiction et la critique sociale, dans le but d’interpréter des expériences intimes. Je pense que je m’inscris là-dedans, puisque mon livre comporte également un volet qui flirte avec l’essai.
Avez-vous fait une découverte qui vous permet désormais d’écouter Limoilou d’une nouvelle oreille?
Le moment où j’ai pris le temps de décortiquer la chanson Igloo avec Safia a été transformateur pour moi. Mieux comprendre le contexte de création de la chanson m’a permis de développer une empathie supplémentaire pour la créatrice et m’a amenée à revisiter tout l’album avec un regard neuf, alors que je le connaissais pourtant déjà bien. En m’attardant au sens de chaque image de la chanson, j’ai posé un regard encore plus pur sur ce morceau que j’adore. En fait, j’ai trouvé l’album encore meilleur en m’immergeant tête première dans les détails de sa création. Aussi, le fait de réaliser à nouveau que Safia n’avait jamais suivi de cours de musique, qu’elle avait appris à jouer de la guitare sur YouTube, qu’elle écrivait avec ses tripes, qu’elle chantait parce qu’elle devait absolument chanter, ça m’a bouleversée. Ce n’était pas forcément de la nouvelle information, mais plutôt une prise de conscience. Mon expérience d’écoute s’en est trouvée renouvelée, en quelque sorte.
Ce qui constitue une véritable découverte pour moi, c’est l’approche plutôt atypique de l’enregistrement de l’album. Apprendre que les musiciens ont enregistré dans la même pièce, qu’ils ont joué tous en même temps, m’a vraiment fascinée. Le réalisateur Philippe Brault et le guitariste Joseph Marchand m’ont généreusement partagé leur expérience, et j’ai pris beaucoup de plaisir à réécouter l’album en imaginant tout ce beau monde en studio, Safia assise dans un sofa avec sa guitare, et les chansons qui prennent vie sans contrainte. Savoir que Limoilou s’est construit dans la liberté, à mille lieues des conventions, a tellement de sens.
Livre publié dans la collection « Microsillon ».
