Marie LabergeMauvaise foi

Deux enquêteurs aux antipodes doivent collaborer pour tenter de résoudre une enquête classée trop vite… il y a vingt-deux ans.

Extrait de l’œuvre

L’église est particulière. Toute petite, comme le village, elle est à la fois rustique et intime. Située en contrebas, quasiment au bord de l’eau, la structure est humble, tout en donnant une impression de point central. Le village semble s’être construit autour d’elle. Il s’éparpille vers l’eau et la montagne, et il s’en dégage une puissante paix. Vicky est étonnée de trouver la porte ouverte: d’habitude, les églises sont fermées, sauf aux heures des offices. Ils en font vite le tour et observent les œuvres de bois qu’elle contient.

Patrice est charmé: «Pas de grandes orgues… je préfère. C’est plus sympa, non?

— Est-ce que c’était votre minute touristique, Patrice?

— Du tout: le curé Gauthier semble la clé de bien des questions, si on en croit Paulette.

— Vous le trouverez pas ici: c’est samedi et y a pas de mariage. La messe est en après-midi, c’était inscrit à l’…»

Une voix forte les fait se retourner: «Ah! On m’avait bien dit que j’avais des visiteurs!»

Un athlète à la tête blanche et aux yeux attentifs s’approche. Il est souriant et tout en lui inspire confiance. Il indique l’autel: «Ou plutôt que nous avions de la visite. Bienvenue à Sainte-Rose. Vous venez de passer au musée, c’est ça ? Paulette m’a bien dit qu’elle vous envoyait ici. Yvan Gauthier, le curé de la place.»

Il leur serre la main et se montre enchanté. Sa bonne humeur est revigorante. Il leur épargne d’expliquer les raisons de leur présence : il sait tout des efforts de Jasmin Tremblay pour redorer l’image de Paul Provost.

«Et vous êtes partant? Je veux dire d’accord avec cette initiative?»

S’il est d’accord! L’idée est géniale, selon le curé. Paul pouvant espérer être bientôt libéré, il faut absolument faciliter la réinsertion. «La paroisse est petite. Cinq cents âmes à peine. Alors, chacun a son idée, chacun tire ses conclusions. Que Paul ait payé toutes ces années ne fait aucune différence pour ceux qui sont convaincus de sa culpabilité. Pour les autres, évidemment, c’est un scandale de l’avoir laissé en prison.

— Et vous, monsieur le curé, dans quel camp êtes-vous?

— Celui de Dieu, celui du pardon et de la miséricorde. Le meilleur bord!

— Donc, vous le croyez coupable?

— Jamais dans cent ans! Cet enfant-là n’a rien fait de mal à part se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. J’ai parlé du pardon en général, pas de celui qu’il mérite.»

Vicky sort son calepin et indique un des bancs: «Vous permettez? On aurait quelques questions.

— Et si je vous invitais à passer au presbytère, plutôt? J’ai une soupe de gourganes sur le feu. Vous avez jamais mangé ça, vous, en France, j’en suis certain. C’est une spécialité du coin. Venez-vous-en!»

Difficile de résister à tant de bonne volonté. Ils suivent le curé qui marche d’un pas vif. Sans cérémonie, il ajoute les couverts sur la table de la cuisine. La salle à manger aux meubles sombres et lourds semble réservée aux repas plus officiels, et cela convient parfaitement à ses convives. L’endroit est méticuleusement propre et chaleureux.

Yvan Gauthier tranche un gros pain de miche: «C’est pas de la baguette, mais c’est fait ici, au village. Asseyez-vous! Asseyez-vous!» Il les sert généreusement et arrête tout pour dire le bénédicité… ce qui oblige Patrice à poser sa cuiller, sous l’œil amusé de Vicky. Une fois le moment de recueillement passé, Yvan Gauthier s’attaque au repas joyeusement.

«Alors? Qu’est-ce que vous en dites? C’est pas bon, ça?

— Ça s’apparente à la garbure, non? C’est délicieux.

— Je sais pas c’est quoi, votre garbure, mais si c’est bon, je veux bien que ça y ressemble!»

Devant les félicitations de Vicky, il précise quand même qu’il est mauvais cuisinier et que la soupe est l’œuvre de sa ménagère. «Si j’avais cuisiné, je ne vous aurais jamais invités. C’est pas un coup à faire à personne. Vous êtes de Montréal, à ce que j’ai compris? Jasmin m’a appelé ce matin, pour me mettre au courant.» Volubile, sympathique, il s’informe d’eux, de leur plan, de leur façon de procéder, et il offre son aide. Témoin privilégié des évènements, c’est surtout de sa version des faits qu’ils ont besoin, et Vicky le lui dit. Il lève ses deux mains pour demander une pause. «Avant qu’on s’y mette, encore un peu de soupe? J’ai pas de dessert, mais vous aurez de la tarte à farlouche avant de repartir chez vous, promis!

— Volontiers. Vous transmettrez mes compliments à la dame qui… votre ménagère?

— Oui, c’est comme ça qu’on dit. Avant, on disait la servante du curé. C’était souvent des religieuses, d’ailleurs. Mais plus maintenant: y en a plus assez! Je sais pas comment ça marche dans les presbytères en France, mais ici on est bien traités. Les prêtres ont toujours des gens très compétents qui les aident pour ces tâches.

— Et vous êtes ici depuis?…

— Oh ! Ma belle enfant, depuis longtemps. Presque depuis toujours. J’ai été ordonné à vingt-cinq ans et j’ai fait un peu de ministère à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. En 1966, on m’a demandé de venir ici dépanner le curé qui souffrait d’une sévère anémie. Je suis devenu vicaire et mon vicariat s’est prolongé jusqu’à la mort de ce pauvre curé qui avait une leucémie, finalement. C’est un concours de circonstances qui m’a fait curé avant l’âge de trente ans. Quand je suis arrivé ici, j’ai tout de suite eu un coup de foudre pour l’endroit et pour les gens. À l’époque, une paroisse de quatre cents âmes, c’était parfait pour mon peu d’expérience.

— Et vous êtes resté? Vous n’êtes jamais parti?

— C’est ma famille, ici. C’est beaucoup plus important que les honneurs ou les promotions ecclésiastiques. Ça ne m’a jamais rien dit de devenir évêque. Je laisse ça à ceux que ça contente. Et puis… je suis un sportif, j’aime la pêche, le kayak, l’escalade, la marche en montagne. Où est-ce que je pourrais trouver mieux qu’ici? J’ai tout ce qui me fait rêver… un vrai paradis.

— Vous êtes donc un curé heureux? Paisible, peinard…

— Dans mon humble ministère, c’est exact. Et je n’envie pas l’archevêque de Chicoutimi. Pour être très franc, ici, je me sens compétent… d’adon, comme on dit. J’ai l’humilité de savoir que chercher plus ou mieux, ce serait risquer de devenir incompétent. Péché d’orgueil, finalement, je devrais faire pénitence! Café?»