Notre entretien avec l’auteur
Avant de mourir, Vesta avait fait promettre à Liv d’être «un corps simple en résonance avec la matière». Au premier anniversaire de la disparition de sa compagne, c’est ce que Liv tente désespérément de faire. Mais aucune parole n’émane de la matière. Comment écrit-on le silence dans un roman?
Probablement de la même manière que les peintres donnent vie au blanc sur une toile. Un blanc réussi en peinture n’est jamais pur, il faut le corrompre, lui donner une présence, une profondeur. Il n’est pas une absence de matière, mais une autre manifestation de celle-ci. Dans l’espace du roman, le silence existe là où on le devine. Le texte en dessine les contours, lui donne une durée et, surtout, le lie au personnage qui en fait l’expérience. C’est à travers le corps du personnage que le silence prend forme, puisqu’en lui, il n’est jamais tout à fait silence, il est d’abord un silence du langage.
Au cœur du roman, il y a la terre, le territoire que Liv a habité avec Vesta, le potager qu’il continue de faire fructifier. Il s’agit d’un territoire précis que vous détaillez avec une précision hypnotique. Le territoire que vous habitez résonne-t-il dans votre écriture?
Mon territoire quotidien ressemble peu à celui de Liv, tant par son échelle que par son milieu. J’ai bien le privilège d’avoir un petit jardin punk, mais ses dimensions n’ont rien à voir avec celles du territoire qu’on trouve dans le roman. La terre qu’habite Liv est composée d’un mélange de souvenirs d’enfance, de recherches précises et de détails que je glanais parfois en jardinant chez moi. Je rejoins toutefois mon personnage dans ma manière de ne dresser aucune frontière nette entre les lieux et ma personne: mon corps est lui-même un espace sensible, inscrit dans d’autres espaces.
Vous avez recours à des vocables issus de la langue w8banakiak pour désigner des éléments remarquables de ce territoire. Pourquoi ce recours à la langue des Premières Nations?
La réponse la plus simple serait de souligner que la langue w8banakiak était celle que parlaient les occupants du territoire où se déroule le roman et qu’il s’agissait, pour moi, de reconnaître dignement leur existence. Une réponse plus intime serait de dire que cette langue fascinante, considérée comme dormante et aujourd’hui en processus de revitalisation, gagne à exister dans les textes d’ici, quelle que soit l’origine de leurs auteurs, pourvu que cette présence soit juste et respectueuse. Étant allochtone, je suis donc allé humblement auprès de membres de la nation W8banaki pour leur soumettre ma démarche et recueillir leur avis. Sans leur appui, je ne me serais pas permis d’utiliser leur langue.
Quand on veut «être un corps», la question de la sexualité se pose immanquablement. Si la résonance avec la matière est inscrite sous le signe de la fécondité, la sexualité, elle, semble plutôt se placer dans votre roman du côté de la souffrance et de la stérilité. Pourquoi?
Pour toute forme de vie à reproduction sexuée, cette question est centrale, puisqu’elle touche directement aux modes de propagation et d’évolution du vivant. Dans le roman, il est vrai que la traversée de Liv demeure longtemps stérile, tant sur le plan affectif que sexuel. Habitué à vivre dans l’union amoureuse de deux corps qui se répondaient à merveille, il fait désormais l’épreuve d’une solitude totale, dans laquelle rien ne semble pouvoir lui restituer une valeur équivalente.
Avec la mort de Vesta, Liv cesse aussi d’exister dans son regard. Voilà pourquoi elle lui a demandé de devenir «un corps simple en résonance avec la matière»: dans le processus du deuil, Liv doit trouver d’autres compagnons, humains ou non humains, capables de lui renvoyer de nouvelles manières d’accorder de la valeur à sa propre existence. Au fil du deuil, il réapprend ainsi à être un corps simple et à se donner une nouvelle raison de vivre.
En quelque sorte, sur le plan sexuel, ce roman raconte l’histoire d’une jachère.
