Extrait de l’œuvre
Vincent Côté
J’écris pour mon petit-fils. Pour Stéphane, le fils unique de mon unique fils. Si Sylvain avait vécu…
Je ne peux pas croire que ce «si» est déjà là. Déjà arrivé sur la page. Alors que c’est l’objet de ma lutte quotidienne, éviter ces illusoires suppositions. Mais il semble bien que dans cette lutte, je ne serai pas l’arbitre. Je ne décide rien. J’essaie — c’est tout.
Alors, essayons.
Sylvain n’a pas vécu longtemps. J’ai plus du double de son âge. J’ai vécu plus du double du temps qu’il a accepté de vivre. «Accepté» n’est pas le bon terme. Je ne crois pas qu’on
refuse ou qu’on accepte de vivre. Je crois que certaines circonstances alliées à un état d’esprit spécifique conduisent à des gestes définitifs… qui, à ce moment-là, ont l’air d’une solution.
Je m’embourbe avec mes thèses compliquées. Si j’étais Stéphane, je ne continuerais pas ma lecture. Je me dirais que le grand-père en a perdu pas mal et qu’il délire avec ses grandes considérations philosophiques.
Stéphane ne sait pas ce qui est arrivé, pourquoi son père est mort. C’est la décision de sa mère. Mélanie-Lyne ne voulait pas qu’il sache la cause réelle de la mort de son père. C’est sa mère, c’est elle qui décide. J’ai respecté ce qui me semblait absurde sans argumenter ou discuter. La pauvre avait suffisamment de problèmes sans ajouter à son fardeau. Quand ton propre enfant se tue avant d’avoir trente ans, disons que tu n’as plus beaucoup d’assurance pour dicter une conduite parentale à qui que ce soit. J’ai respecté ce que ma bru demandait. Même si je pense que la vérité va se savoir un jour et qu’alors elle fera encore plus de mal. Comme un minuscule caillou qui prend de la hauteur avant de tomber. Plus il tombe de haut, plus il a des allures de roche. Si un petit caillou peut fendre ton pare-brise, imagine quand il tombe de beaucoup plus haut, à une vitesse effroyable. Moi qui n’ai jamais su parler, j’aurais été partisan de la vérité. Pour une fois. Cet écrit, c’est ma manière de contester. C’est probablement un réflexe de défense ou de culpabilité. J’aurais voulu qu’on ouvre ce secret, qu’on le dise, qu’on en discute même. Le silence fait mal. Ça macère, ça forme des caillots. Ça tue.
Sylvain s’est tué parce qu’il s’est tu. Je sais, j’ai l’air de faire des jeux de mots idiots, mais c’est la stricte vérité. Ce n’est pas facile de parler, j’en sais quelque chose. Mais je n’ai jamais eu la violence de mon fils. Jamais je ne me suis senti hanté par ce sentiment. Sauf après sa mort. Les jours qui ont suivi la mort de Sylvain, c’est comme si on m’avait injecté sa violence. Tout est devenu noir. J’ai défoncé le mur du garage avec mes poings. Le revêtement en tout cas. J’étais tellement sonné, tellement étranglé de révolte, d’impuissance que j’ai fessé jusqu’à avoir les mains en sang. Ça fait mal, et ça ne soulage pas. Le temps fait une sorte de ménage dans les souvenirs, on oublie ce qui déchire, ce qui écrase de peine, et on
arrange sa vie pour avoir un peu d’anesthésie. C’est d’ailleurs pour cela que Muguette et moi, on s’est séparés. L’un en face de l’autre, il n’y avait pas d’oubli possible. Notre couple n’a pas survécu à la mort de notre fils. À la violence de cette mort sur nos vies.
Moi qui n’ai jamais su parler, j’aurais été partisan de la vérité. Pour une fois. Cet écrit, c’est ma manière de contester.
En avril 2000, j’avais soixante-deux ans et je devais prendre ma retraite à la fin de l’année. On venait d’acheter une maison en plein bois dans les Laurentides et je voulais
la restaurer en entier pendant les cinq années suivantes, années où Muguette finirait de travailler avant de venir me rejoindre. On gardait le condo en ville et on avait mis la grande maison de campagne en vente.
Je suis dentiste. Le jeudi 27 avril 2000, j’ai fini plus tard que d’habitude parce que j’ai décidé de faire toutes les facettes d’une cliente. C’était mieux d’y aller d’un seul coup
parce qu’elle était craintive et qu’une fois assise dans ma chaise il fallait saisir l’occasion et lui éviter une autre séance. Isabelle, la réceptionniste, est partie à cinq heures trente et je n’ai pas pris les appels. Je travaillais. Je voulais me concentrer.
Quand je suis rentré, Muguette avait laissé un message sur la table pour me dire qu’elle allait faire visiter la maison aux Joncas, un couple intéressé mais hésitant. J’ai fait chauffer un
pâté au poulet. Au four parce que sinon la croûte ramollit au micro-ondes. Ce n’est pas le téléphone, mais la sonnette de la porte d’entrée qui a mis fin à ce qu’était jusque-là ma vie. Deux policiers m’ont demandé de les accompagner. Quelque chose était arrivé à la maison de campagne. J’ai demandé, questionné. Ma femme? Ma femme a eu un accident? La maison a été cambriolée? Le feu a pris? Attendez, je vais éteindre le four.
C’est dans la voiture de police qu’ils ont parlé. Dit le peu qu’ils savaient. Alors que je pensais qu’une catastrophe matérielle était survenue ou un impondérable, ils m’ont assommé avec un coup de massue. Sylvain s’était pendu. Muguette l’a trouvé en entrant dans le hall. Étrangement, même si c’est un hasard et que je n’y suis pour rien, Muguette ne m’a jamais pardonné d’être celle qui l’a découvert, de ne pas l’avoir aidée, de ne pas avoir été là. Pour décrocher Sylvain. J’ai toujours pensé que c’était plutôt de ne pas avoir su qu’il allait mal, qu’il avait besoin d’aide qu’elle ne m’a pas pardonné. Mais disons que ça s’est cristallisé autour du résultat plutôt que la cause. Pour Muguette en tout cas.
Sylvain était mort depuis la veille. Depuis le 26 avril au soir. S’il n’y avait pas eu cette visite, on l’aurait trouvé le vendredi soir, quarante-huit heures plus tard.
