Vous dites être vous être inscrit en psychologie à l’université pour mieux comprendre vos propres états dépressifs. Toutefois, vous avez passé votre carrière à étudier les animaux. Comment un psychologue en arrive-t-il à nous parler d’évolution?
Dès ma deuxième année du Bacc en psychologie, je me suis rendu compte que l’effet du long temps évolutif sur le comportement m’intéressait plus que le court temps psychologique. La psychologie étudie les animaux pour comprendre les humains, mais la biologie évolutive étudie les organismes pour eux-mêmes. La psychologie est aussi plus centrée que la biologie évolutive sur le « comment » plutôt que le « pourquoi » du comportement; la logique darwinienne du « pourquoi » est beaucoup plus facile à comprendre pour moi que celle du » comment », où il y a des dizaines sinon des centaines de facteurs plutôt qu’un principe unificateur. Dans le cas de l’évolution, le simple principe de Deep Throat, « follow the money« , devient « follow the fitness« .
Éthologie, écologie comportementale, biologie évolutive, psychologie comparée, etc., les nouvelles disciplines visant à expliquer le comportement humain en relation avec celui les autres animaux se sont succédé ces dernières années à un rythme accéléré. Devant une telle valse-hésitation, peut-on encore parler de science?
Ce sont toutes des variantes de la même question: comment peut-on expliquer les comportements des animaux? Chaque variante s’intéresse à un aspect plutôt qu’un autre et a ses méthodes propres. L’éthologie observe et décrit, l’écologie comportementale prédit à partir de modèles économiques, la biologie évolutive s’intéresse à la généalogie ancestrale, la psychologie comparée montre les capacités et les limites des non-humains confrontés à des épreuves d’abord pensées pour nous et nos enfants. Ce sont des approches scientifiques complémentaires, avec des qualités et des défauts qui varient d’un cas à l’autre. Quand on veut savoir pourquoi une tourterrelle est agressive et territoriale ici et grégaire et pacifique là-bas, c’est le point de vue économique qui est le plus utile; quand on veut savoir pourquoi elle rate tous vos tests cognitifs, c’est la biologie évolutive et la psychologie comparée qui le sont.
Dans Têtes de linottes?, vous vous intéressiez à l’innovation chez les oiseaux. Ici, vous replacez notre espèce, homo sapiens sapiens, dans le continuum de l’évolution. N’est-il pas dangereux d’extrapoler vers les humains ce que nous apprenons au sujet des animaux? Cela ne nous expose-t-il pas à des dérapages politiques, par exemple?
Dans Têtes de linotte?, je parlais de différences dans l’intelligence d’espéces d’oiseaux et de primates non-humains. Il y a des scientifiques qui pensent qu’il existe des différences analogues entre certains types d’humains, que ce soit entre « races », sexes ou classes sociales, mais il n’y a pas de fondement scientifique rigoureux pour ce genre d’analogies, qui relèvent plus d’a priori politiques. Dans La Perfection du Colibri, mon argument principal est que l’énormité du changement de « niche » d’Homo sapiens de la stricte réalité vers l’imaginaire et le fait que ce changement est très récent cadre mal avec une vision d’adaptation « exquise » comme on peut l’envisager dans les cas des colibris. Il faut plutôt nous comparer aux espèces transitionnelles comme les premiers poissons à sortir de l’eau ou les premiers dinosaures à plumes à voler comme Archeopteryx. Ils (et nous) pouvons difficilement être sur un pic d’adaptation « exquise » parce que l’évolution n’a pas eu assez de temps. Ils (et nous) passons par un vallon adaptatif pendant cette transition. Je ne pense pas que cette idée puisse donner lieu à des dérapages politques semblables à ceux que peut engendrer l’étude de l’intelligence. Elle peut cependant nous apporter un certain réconfort philosophique, qui est d’accepter notre imperfection.
Vous tenez des propos fascinants au sujet du rêve. Vous faites de notre cinéma intérieur la caractéristique essentielle de notre humanité. Pourquoi accorder tant d’importance à cette faculté d’imaginer?
Depuis 50 000 à 100 00 ans, Homo sapiens diffère des autres animaux par le langage, l’art, l’imaginaire. Un langage et un art qui ne décriraient que la réalité immédiate seraient possibles, mais décrire une réalité qui n’existe pas et qui n’a jamais existé, comme ce que crée l’imaginaire, rend le langage et l’art pas seulement possibles, mais nécessaires, parce c’est la seule façon de l’exprimer. C’est l’imaginaire qui a permis les inventions les plus utiles, mais aussi les plus dangereuses d’Homo sapiens. Il y a beaucoup plus de continuïté évolutive entre l’intelligence humaine et non humaine (ce dont parle Têtes de linotte?) qu’entre l’imaginaire humain et ce qui s’en approche le plus chez les non-humains, la théorie de l’esprit et la mémoire épisodique. Notre cinéma intérieur est à la fois une caméra de surveillance qui nous montre la réalité, une cassette rembobinée qui rejoue nos souvenirs et une fiction, un « moqumentaire », sur nous et le monde; quand notre esprit vagabonde, tout cela se mélange et c’est l’une des activités mentales qui encourage le plus la créativité.
