Extrait de l’œuvre
La pizza est commandée depuis une trentaine de minutes. Xavier n’est pas rentré. Diane fouine dans la chambre de son fils, vérifie s’il a pris sa montre. Encore oublié. Le carillon de la porte reproduit la mélodie de Big Ben. Alexandre ne réagit pas, toujours devant l’écran de son ordinateur. Diane se dirige vers la porte, saisit son sac à main au passage, ouvre au livreur. «Demande-lui s’il a pas vu un ti-cul en bicycle qui est en retard pour souper.» Le livreur signale que non, il n’a vu personne en vélo. Diane dépose la boîte sur le banc de l’entrée, paye, ne donne aucun pourboire. Son mari reste dans le bureau. «Va le chercher, j’vas mettre la table.» Alexandre n’a pas démêlé ses cheveux comme il l’avait promis ce matin. Sa longue tignasse nouée en queue de cheval fait l’effet d’un vieux balai. Ses yeux cernés sont enfoncés. Presque une allure de drogué. Diane frissonne à l’idée qu’elle devra se coucher à côté de lui cette nuit.
Alexandre n’a pas pris la peine de mettre son manteau, convaincu qu’il verra Xavier tourner le coin à toute vitesse d’ici deux minutes. Le soleil de ce jour de novembre est déjà un souvenir. Les lampadaires bourdonnent. Aucune voiture ne circule. Qu’est-ce qu’y crisse? Alexandre retourne chez lui enfiler son manteau. «Y doit être au parc. Mets la pizz’ dans le four.»
Ce soir, la rue de Courcy a une triste allure. La température a chuté sans prévenir, comme si l’hiver avait décidé de s’installer en moins d’une heure. Alexandre marche vers l’avenue Lafayette, au nord. Il remarque à peine l’extinction d’un lampadaire au-dessus de sa tête. Les comprimés ne font effet qu’à moitié, son genou est douloureux. L’avenue Lafayette se trouve à quelques pas. Le rugissement d’un moteur le fait sursauter. Malade mental.
Diane hésite à s’allumer une autre cigarette. Elle pourrait la fumer sur le balcon, puisque Xavier et Alexandre reviendront par la ruelle. Un manteau de cuir pend à un crochet. Le vêtement évoque une peau morte, un vestige de cadavre tanné, teint et cousu pour faire oublier la bête sur laquelle on l’a prélevé. Le sifflement du vent dans l’entrée donne à Diane l’impression d’entendre des ongles crissant sur un tableau noir. Elle renifle; une odeur de carton chauffé. Pizza. La boîte blanche commence à brunir. Diane éteint le four, laisse la porte entrouverte. Une faible chaleur lui monte au visage. Elle regarde la ruelle, ne voit que le reflet de son visage, pas encore vieux.
Y est où? «XAVIER! XAVIER, LE SOUPER EST PRÊT!» Alexandre ne peut pas courir, à peine peut-il presser le pas. Le parc est désert. Les rares lumières laissent entrevoir des traces de vélo sur la terre battue. Alexandre tâte ses poches de jeans. Pas de cellulaire. Il balaye le parc du regard une dernière fois, le souffle court, les tripes serrées. Doit être rendu à la maison. Alexandre marche dans la ruelle où les poubelles s’accumulent. Un homme fouille dans un bac de recyclage. Un sac rempli de canettes consignées repose à ses pieds. Alexandre reconnaît ce type. Jusqu’à maintenant, il s’est contenté de lui envoyer des signes de tête. J’pourrais… Non, y doit être revenu.
Diane fume sous la hotte de la cuisinière, sa gorge s’est resserrée et la fumée l’irrite. Alexandre prend trop de temps. Elle songe à ces enfants disparus dont les parents demeurent sans nouvelles pendant des mois, des années. Quartier de marde. Elle éteint son mégot sous un filet d’eau, le jette à la poubelle. Ses doigts tapotent le comptoir. Son paquet traîne sur la cuisinière. Une autre. Une bouffée, deux bouffées, trois bouffées. Diane se demande comment il est possible de concentrer autant de malheur dans un seul quartier. Elle entend craquer les marches du balcon arrière. Elle se redresse.
«Bon!»
Y est-tu revenu?
Quoi? Tu l’as pas trouvé! Crisse, Alex, t’es allé où?
Au parc, dans la ruelle, j’ai fait le tour…
C’est pas vrai… Qu’est-ce qu’on fait?
Diane pense en accéléré. Son fils peut arriver n’importe quand. Il est peut-être tombé en vélo. Une voiture l’a peut-être heurté.
Bon, écoute… Toi, tchèque le quartier… Moi, j’reste ici, j’veux être là si jamais y arrive… J’vas téléphoner à la police pour savoir si y est pas arrivé quelque chose…
OK, j’y vas.
Alex…
Quoi?
Prends ton cell.
Livre publié dans la collection « Boréal compact ».
