Notre entretien avec l’autrice
Vous entrez dans le champ littéraire grâce à une œuvre assez inusitée, un recueil difficile à définir où se mêlent l’étrange et le familier, le fantastique et l’absurde, l’humour et l’horreur. Vous plaisez-vous à résister ainsi aux catégories?
Absolument.
D’abord parce que la surprise est, pour moi, l’un des grands plaisirs de l’existence. L’Anguille est un recueil que j’espère d’abord et avant tout ludique: l’idée de réussir à prendre un.e éventuel.le lecteurice de court, à déjouer ses attentes, me réjouit beaucoup. Jouer avec différents codes et registres littéraires pour mieux les subvertir est une arme de choix pour arriver à mes fins. Ensuite, je crois que j’ai tendance à refuser de me cantonner à un genre parce que je déteste me faire mettre en case. Il me semble que cela crée des attentes (chez moi-même encore plus que chez d’éventuel.le.s lecteurices) qui restreignent mes possibilités. Or, la création est, pour moi, un terrain de jeu, un endroit de liberté absolue que je veux sauvegarder des cloisonnements et des limitations du réel. Finalement, j’avoue craindre la catégorisation parce que cela implique que l’on devient interchangeable/comparable/classable, comme l’explique en substance Barthes. Si l’on me place dans une catégorie, c’est qu’il y a d’autres écrivaines/œuvres comparables… à qui je vais donc être immanquablement comparée. Cela signifie que ce que j’écris est une itération parmi tant d’autres – une itération plus ou moins réussie – d’une œuvre du genre littéraire qu’on m’aura attribué. Résister à cette classification est donc aussi, peut-être, une tentative inconsciente de sauvegarder ma singularité, une stratégie pour me sauver de la comparaison et du classement.
Quelles influences nourrissent ce monde imaginaire hétéroclite?
Ça n’est pas une réponse originale, mais je crois que c’est le monde au complet qui me nourrit! La différence entre moi – qui écrit sur les anguilles volantes et philosophes – et quelqu’un qui tenterait de dépeindre le plus fidèlement possible son expérience vécue est dans le degré de transformation de la matière première plutôt que dans sa source. J’écris à partir de ce que je suis, de ce que je vois, de ce que je sens.
En ce qui concerne les influences livresques, je dirais que, comme toute personne qui écrit, je suis d’abord et avant tout une lectrice vorace. Et – ce qui explique peut-être aussi le mélange des genres qu’on observe dans mon écriture – je suis une véritable omnivore, une sorte de raton laveur littéraire. Je lis de tout avec appétit et très peu de discrimination: conte, poésie, autofiction, littérature expérimentale, polar, essai, sci-fi, «grand classique» ou best-seller récent. Tant que cela me donne le goût de tourner la page, je le dévore avec plaisir. Mais j’ai, pour le meilleur et pour le pire, une mémoire exécrable. Pour le pire puisque c’est, la plupart du temps, un désavantage. Cela m’a longtemps désespérée de constater que ce que je lisais disparaissait presque immédiatement dans les méandres mystérieux de mon cerveau. Pour le meilleur parce que je sais que toute cette matière littéraire ne se volatilise pas réellement: elle se transforme. Mes lectures se décomposent et fermentent en moi. Elles se muent en terreau fertile pour mon imagination et permettent l’émergence de chimères surprenantes. Je réalise parfois très tard (et parfois jamais) de qui ou de quoi ce que j’ai écrit a été nourri. Dans «Notes aux lecteurices» j’ai tenté de recenser les inspirations les plus connues (car il y a aussi les écrits d’ami.e.s qui m’ont inspirée) et les plus évidentes du recueil – Rabelais, Atwood, Yourcenar, Arendt, Van Damme. J’en profite ici pour mentionner également Guy de Maupassant, Virginia Woolf, Daphné du Maurier et Bong Joon-ho. Mais je suis redevable à tant d’autres créateurices que ma mémoire qui flanche refuse de me restituer.
Vous détenez un doctorat en théorie politique féministe et enseignez la philosophie au cégep. Comment le monde des idées, et la philosophie en particulier, imprègne-t-il votre pratique de l’écriture?
En y réfléchissant, je dirais que l’écriture et la philosophie partent, chez moi, de la même cause: celle de ma profonde perplexité face au monde. On parle beaucoup de l’étonnement philosophique mais, pour moi, la fiction part de ce même ahurissement devant l’étrangeté de l’expérience humaine. Ces deux pratiques servent ainsi le même but: tenter d’apprivoiser ce monde, de le rendre lisible. Que ce soit comme philosophe politique ou comme écrivaine, je crois que ce que je tente de faire, c’est d’inventer des récits qui permettent de faire sens de l’existence et, par la bande, de me doter d’une emprise sur le réel. Dans cette démarche, ce que je lis en philosophie inspire et influence mon écriture de fiction… de la même manière que les récits que je consomme permettent les idées qui me viennent comme philosophe. Tout cela laisse à penser que ce que j’écris est toujours sous-tendu par une insondable profondeur philosophique. J’aimerais beaucoup que ce soit le cas. La vérité, cependant, c’est que j’écris surtout parce que ça m’amuse, parce que ça me permet de jouer et d’arrêter de me prendre au sérieux. Ce qui m’attire dans la fiction, c’est justement que je peux me ficher éperdument de l’idéal d’objectivité et de vérité philosophique. Je n’ai même pas à avoir la prétention de dire quelque chose d’intelligent. C’est, pour moi, profondément salvateur. Il me semble que c’est justement la perspective subjective, idiosyncrasique et incarnée que permet la fiction qui fait tout son intérêt, toute sa force de frappe.
J’écris à partir de ce que je suis, de ce que je vois, de ce que je sens.
Comment l’écriture est-elle entrée dans votre vie? Quel rôle joue-t-elle pour contrer les effets sur la psyché d’un monde parfois anxiogène?
J’ai toujours voulu écrire. Justement parce que j’ai toujours été profondément perplexe face à l’existence et, par extension, profondément anxieuse. Or, l’écriture me dote d’un pouvoir magique: je tisse un récit, j’invente des clés de compréhensions, j’écris une façon d’être au monde, je dessine une rédemption.
Plus prosaïquement l’écriture – tout comme la lecture d’ailleurs – est, pour moi, une grande source de joie. Or, plus je vieillis, plus je suis convaincue qu’il faut tout faire pour sauvegarder notre capacité à rigoler, à ne pas nous prendre trop au sérieux, à éprouver du plaisir. C’est une hygiène essentielle de l’âme pour lutter contre la désespérance et le désenchantement. Pour parler plus spécifiquement de L’Anguille, je dirais qu’il y a quelque chose de l’enfance dans ce recueil parce que c’est, en partie, la gamine que je porte en moi qui l’a écrit. J’aimerais beaucoup, d’ailleurs, que mes contes réussissent à rejoindre ce qu’il reste d’enfance en nous: cette partie capable d’espoir et d’émerveillement, à même de voir tout ce que notre monde a de drôle, de terrifiant et de magique. Cette tâche me semble aujourd’hui fondamentale: nous devons nous sortir de notre torpeur et de notre désespoir pour retrouver notre capacité à inventer un monde meilleur, pour nous écrire une rédemption. Ainsi, tel que le dit si bien Jean-Claude: «pour moi le rêve – et pour tout le monde, même si les gens ne le savent pas (et même s’ils ne le savent pas, ils le savent), le rêve, it’s a feeling, c’est une sensation, une sensation réelle qui se produit si on veut.»
