Simon LeducLes Rapides

En plein cœur de la Révolution tranquille, un village du Bas-du-Fleuve se retrouve aux prises avec un grand fléau qui pervertit l’esprit des jeunes: le rock’n’roll.

Notre entretien avec l’auteur

Votre roman Les Rapides explore entre autres la quête identitaire adolescente dans le contexte socioculturel de la fin des années 1960. Qu’est-ce qui vous a motivé à explorer cette époque très particulière, foisonnante?

La musique et l’adolescence forment le cœur de ce roman, car l’un ne va pas sans l’autre. L’ado que j’ai été s’est défini par ses choix musicaux, choix que j’ai souvent voulu tranchants. Avec mes amis, parce que je n’étais jamais seul là-dedans, on travaillait à découvrir des territoires inconnus, on repoussait les limites de l’agressivité pour ensuite enquêter à la poursuite de l’étrange, du surprenant. Écouter de la musique était une manière de creuser en nous-mêmes. C’était notre façon de demeurer sur le qui-vive: on ressentait le besoin de vibrer.

J’ai décidé de camper mon roman dans une période où collectivement s’est exprimé un désir similaire: celui de savoir quel était le son d’un peuple, quelle était sa langue, sa voix. Le band des Rapides est un ensemble chaotique. Il cherche à créer une musique qui lui est propre mais il peine à affirmer son indépendance. Oli et sa gang doivent d’abord négocier avec le curé de leur village afin de se trouver des instruments, ce qui constitue en soi un compromis douloureux. Mais encore, comme c’est un band débutant, ils doivent faire leurs classes en reprenant les titres d’autres artistes, ce qui repousse encore leur désir d’autonomie. Sans qu’ils s’en rendent compte pourtant, un mélange d’ingéniosité et de maladresse donnera à leur identité musicale une forme atypique.

Les Rapides sont traversés par des conflits et des paradoxes similaires à ceux de la Révolution tranquille. Une des idées reçues quand on pense à cette époque est celle de la rupture de la jeunesse avec l’Église. Suffit de regarder comment la question de la laïcité constitue encore aujourd’hui un grand malaise social pour comprendre qu’il n’y a pas eu de table rase. Oui, il y a eu des élans de révolte, des gestes audacieux, mais le monde ne bascule pas si facilement. Les Rapides sont un pour moi une manière d’explorer ces tensions et de voir comment les histoires qu’on croyait enterrées reviennent éventuellement nous hanter.

Vous avez longtemps été un musicien actif, avec une vaste expérience de scène mais aussi, on le devine, de pratique dans des locaux de répétition et de création collective de chansons. Qu’est-ce que cette expérience a apporté à l’écriture de votre roman?

Jouer de la musique est aussi désespérant que magique. Ou plutôt, c’est surtout désespérant, mais ponctué de brefs instants de bonheur. Je blague à peine. Il y a quelque chose d’éreintant dans l’acte de répéter. Surtout quand on commence. Ce n’est pas pour rien que tant de gens laissent leur guitare acoustique prendre la poussière: le rêve de gratter ne serait-ce que quelques refrains s’évapore plus vite que ne se forme la corne sur les doigts. Et là, je ne parle que de jouer pour soi. Quand il s’agit de s’essayer en groupe, la tâche est colossale. Chacune des failles individuelles a un effet boule de neige, ce qui peut rapidement alourdir l’ambiance d’un local de pratique.


 

Les Rapides sont un pour moi une manière d’explorer ces tensions et de voir comment les histoires qu’on croyait enterrées reviennent éventuellement nous hanter.


 

C’est donc peut-être par esprit de vengeance ou, selon une formule plus au goût du jour, dans un esprit de justice réparatrice, que je me suis mis à l’écriture de ce livre. Les bruyantes heures d’essais et d’échecs qui se sont imprimées dans mon corps, je les transforme désormais en sourire au-dessus de mon clavier d’ordinateur. J’ai aussi voulu écrire ce livre en hommage à mes parents, qui ont accepté pendant des années d’avoir des fins de semaine bousillées par le tonnerre que je produisais avec mes amis dans le sous-sol. Plus spécialement, ma mère s’est aussitôt enchantée quand je lui ai annoncé l’achat de ma première guitare. Selon elle, mon désir d’apprendre un instrument était un gage d’une vie bonne. Je n’ai jamais joué une musique qu’elle aimait, mais je serais heureux que ce roman lui parle.

Est-ce qu’un musicien punk devient nécessairement un écrivain punk?

Le punk est souvent réduit à une esthétique étroite: on pense à des coupes de cheveux, des piercings et des vêtements couverts de badges. Si ce n’était que ça, j’imagine que pour revendiquer son appartenance au mouvement, un écrivain n’aurait qu’à multiplier les fuck you dans son texte. Je travaille à être moins prévisible.

Ma compréhension du punk est plutôt celle d’un mouvement critique et d’une pensée anti-autoritaire. C’est une philosophie pratique qui me pousse à remettre en question bien des choses, à commencer par ce que je fais. Je doute en permanence de ce que j’écris. Ça affecte certainement la forme de mes textes puisque je reviens constamment aux premiers mots de mes phrases, je les relis avec dédain, je les transforme, puis je m’aperçois que le changement n’est pas plus heureux, je reprends alors la formule initiale mais en y ajoutant un bémol, j’entame une incise, une sous-proposition qui, à force de se développer, gagne en précision, ça m’excite, à mesure que mon texte s’élargit de l’intérieur, je me sens approcher de quelque chose de véritable, alors je prends un pas de recul, je retourne à la majuscule d’entame et je relis mon travail pour découvrir qu’il me faudrait une parenthèse quelque part pour m’assurer que mes idées restent en phase avec mon sentiment (ou peut-être une note de bas de page?).

— Non, man, c’est un personnage qui va donner la réplique.

Ah ouin, peut-être, ouin.

Bref, j’écris pour déstabiliser les idées reçues et bousculer les structures qui emprisonnent. Oï Oï.

Le personnage du gérant du groupe musical Les Rapides est un curé à la fois ouvert d’esprit et magouilleur. Est-ce que certaines figures historiques réelles vous ont inspiré le personnage du curé Desbiens?

Une des premières intentions que j’ai eues avec ce roman a été de le situer dans le Bas-du-Fleuve, d’où vient ma belle-famille. C’est une région où on a érigé des petits villages en réponse à la crise économique des années 1930. Faire bûcher le monde, ça change le mal de place, paraît-il. J’étais stimulé par l’idée d’un jeune band qui tente d’émerger dans un village isolé. C’est dans cet esprit que le personnage du curé s’est avéré nécessaire. Desbiens a une intelligence sociale. Il cherche les lieux où il peut exercer son pouvoir d’influence. Voyant que les temps changent, que les modes d’expression se transforment, il embrasse le courant mais cherche surtout à naviguer dessus.

J’ai été impressionné par la biographie de Peter Grant intitulée Bring It On Home. Le journaliste Mark Blake y présente un ancien dur à cuire devenu le gérant de Led Zeppelin, l’un des groupes les plus imposants (et à l’éthique des plus désolantes) de l’histoire du rock. Grant ne connaît pas grand-chose à la musique sinon qu’il doit à tout prix protéger son guitariste Jimmy Page. Desbiens a trouvé ici un modèle sur mesure. Fait étonnant: alors que mes premiers plans d’écriture étaient assez avancés, j’ai discuté avec le journaliste musical Félix B. Desfossés, qui m’a appris qu’à la fin des années 1960 un curé nommé Émile Naud avait défroqué pour former un band, Les Champignons, avec ses musiciens de messe. À partir de là, je me suis dit que tout était possible.

À qui s’adresse votre roman? Faut-il être mélomane pour pleinement apprécier Les Rapides?

Je pense d’abord mes livres du point de vue du lecteur que je suis. J’écris ce que je voudrais lire. J’ai toujours été fasciné par les histoires de rock. Avant même d’en lire, c’est à l’écoute d’albums que je me les imaginais. La musique a un effet grandiose sur mon imaginaire, elle imprime en moi des formes aussi étranges que familières. Ce sont des chemins de désir, chemins que j’ai suivis aussi loin que j’ai pu pour écrire ce livre.

Mon inspiration pour ce roman découle en bonne partie du caractère fantasmatique qui se rattache au phénomène musical. La musique n’a aucune fonction rationnelle ou utilitaire, mais on la trouve partout parce qu’elle aide à vivre. J’ai le sentiment qu’une bonne partie de la fascination que provoquent les artistes musicaux vient justement de leur capacité à s’adresser à une part de nous qui demeure encore à ce jour innommable. Les musiciens nous font bouger, crier et parfois tomber dans les pommes. De là dérivent toutes sortes de légendes, des histoires de pacte avec diable ou de disque qui livrent leur message si écouté à l’envers. On fabule parce que la musique ouvre la voie à une existence élargie. J’imagine donc que mon livre s’adresse à n’importe quelle âme sensible. J’y raconte ce que la musique affecte en nous et comment ces mouvements intérieurs peuvent déboucher ensuite sur l’espace social. J’y parle avec amour des feedbacks et du bruit en général. C’est un joyeux chaos que j’ai voulu emménager dans l’espace des lettres.

J’aime les livres qui déplacent. Bienvenue à celles et ceux qui apprécient le mouvement!