Tristan MalavoyL’Espace entre nous

«Dans une situation où tout semble perdu, comment l’individu porte-t-il la responsabilité d’être le gardien de la vie qui subsiste?»

Notre entretien avec l’auteur

Votre précédent roman s’intitulait L’Œil de Jupiter. Au cœur de L’Espace entre nous, il y a un voyage vers Encelade, lune de la voisine de Jupiter, Saturne. Les voyages dans l’espace étaient un thème très prisé dans la littérature de l’après-guerre. En quoi cette thématique vous semble intéressante comme champ de fiction aujourd’hui?

Plusieurs des classiques du genre ont en effet été publiés au milieu du 20e siècle, qu’on pense au Fondation d’Isaac Asimov ou au Solaris de Stanisław Lem. Après la Seconde Guerre mondiale, la course au nucléaire a placé comme jamais l’humanité devant la possibilité de son extinction, et la popularité des récits mettant en scène des voyages dans le cosmos, soutenue par ailleurs par une activité réelle en matière d’exploration spatiale, trouve son origine en partie là.

Nous sommes de nouveau dans un temps de grande incertitude, provoquée par des tensions géopolitiques qui ajoutent, aux protagonistes d’hier, de nouveaux aspirants au statut de superpuissance, mais aussi et peut-être surtout par le développement effréné de l’intelligence artificielle, dont les plus grands critiques sont certains de ses développeurs mêmes. Que sera notre monde dans une décennie? Dans un demi-siècle? La question est anxiogène, et la SF nous permet d’envisager des possibles, d’avoir une prise, ne serait-ce que par l’imaginaire, sur cet inconnu qu’est notre avenir en tant qu’espèce. Je m’intéresse depuis longtemps à la SF, en particulier à la SF d’anticipation, qui est une projection du monde que l’on connaît et de ce qu’il pourrait devenir, et c’est le genre qui m’est apparu être le meilleur véhicule pour creuser mes questionnements actuels.

Destruction de l’écosystème terrestre, menace que fait planer l’intelligence artificielle sur la survie de l’espèce humaine, votre roman laisse une grande place aux idées, et aux idées qui présentent des enjeux d’une brûlante actualité. Pourquoi choisir le roman, et l’intemporalité qui est le propre de la littérature, pour aborder de telles thématiques?

Les questions que pose notre époque doivent être abordées sur tous les fronts. Celui de la politique, où réside le seul rempart possible contre l’emballement de technologies dont plus personne, sauf quelques décideurs américains étrangers à la notion de morale, ne conteste le danger qu’elle représente pour l’humanité. Celui de la science, qui permet de mieux comprendre les phénomènes en cours et d’en appréhender les proportions. Celui aussi de l’art, qui n’a de comptes à rendre à aucun milliardaire et qui élargit la lecture que l’on fait des mouvements qui modèlent notre époque, mais aussi des incidences de ces mouvements sur l’individu.

La littérature, que certains tentent depuis quelque temps de restreindre à un rôle de divertissement inoffensif, voire de champ artistique obsolète – sans doute parce qu’ils savent très bien qu’elle est beaucoup plus que ça (dans Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, n’est-ce pas précisément aux livres qu’on s’en prend pour mieux contrôler les populations?) –, retrouve devant les enjeux de cette première moitié de 21e siècle toute sa pertinence et sa nécessité. C’est en tout cas l’espace que je choisis, moi, pour proposer une interprétation des problématiques actuelles qui va au-delà des idées reçues et du prêt-à-penser que voudraient nous imposer ceux qui ont intérêt (ce n’est pas la première fois qu’on assiste dans l’histoire à une telle tentative) à ce que monsieur et madame Tout-le-Monde ne posent pas trop de questions sur ce que la démocrature chinoise ou la Silicon Valley décident pour eux.

Une poignante nostalgie traverse le roman. L’avenir que vous décriez est surtout marqué par la perte et le souvenir de ce qui n’est plus. Êtes-vous convaincu que nous sommes en train de perdre tout ce qui a fait le prix de la vie humaine jusqu’à maintenant?

Je suis convaincu qu’on risque de le perdre, mais rien n’est jamais joué d’avance. Il semble y avoir une prise de conscience généralisée, ces jours-ci, du tournant civilisationnel que nous sommes en train de vivre et de la nécessité d’une action politique concertée devant les implications d’une IA générative débridée. Cela dit, mon roman, s’il a un aspect dystopique indéniable, se veut d’abord une réflexion sur ce que ça représente d’être responsable, dans un contexte donné, de la notion de vivant – contexte qui, pour mon personnage de Nim, est pour le moins extrême. Dans une situation où tout semble perdu, comment l’individu porte-t-il la responsabilité d’être le gardien de la vie qui subsiste?

L’Espace entre nous est par ailleurs un texte qui réfléchit aux pertes dont une vie humaine est faite, inévitablement. Comment survit-on au deuil d’un proche? Comment guérit-on d’un amour perdu? Comment accepter de renoncer à ce qui au fil d’une existence tombe dans les marges: rêves, idéaux et ambitions que la réalité malmène? C’est par ces thèmes, qui m’intéressent depuis toujours et qui sont au cœur d’à peu près tout ce que j’ai écrit, que ce nouveau roman s’inscrit dans ma trajectoire littéraire non pas en tant qu’ovni, mais en tant que prolongement exploratoire.


 

Que sera notre monde dans une décennie? Dans un demi-siècle? La question est anxiogène, et la SF nous permet d’envisager des possibles, d’avoir une prise, ne serait-ce que par l’imaginaire, sur cet inconnu qu’est notre avenir en tant qu’espèce.


 

Vous me permettrez peut-être d’affirmer que le principal personnage de ce roman, après le narrateur, est un animal. Un béluga appelé Delphes, né dans l’estuaire du Saint-Laurent. N’est-il pas risqué pour un romancier d’aller si loin dans la recréation de la conscience, et du discours, animal? Vous étiez-vous donné des règles dans la conception du personnage de Delphes?

La règle principale que je me suis donnée est de me documenter le plus possible sur le béluga, ses mœurs et habitudes. Ce «personnage» m’est apparu très tôt dans le processus d’écriture, mais avant de le dessiner comme tel et de préciser le rôle qu’il allait jouer, j’ai beaucoup lu et j’ai regardé des documentaires sur ce mammifère marin fascinant, doté notamment du sonar le plus performant du monde animal. Au fil de cette recherche, j’ai entrevu le potentiel de sa participation à la mission «Ancora» et de ses interactions avec Nim. Ensuite, j’ai fait ce que, à mon avis, on doit faire en fiction: j’ai donné vie à Delphes sans m’imposer trop de limites. Delphes est un spécimen assez exceptionnel, elle a été la star des bassins de parcs d’attractions avant d’être repérée par des scientifiques qui l’imaginent participer à certaines phases de l’exploration d’Encelade. On est dans une fiction assez audacieuse, ici, j’en suis conscient. Il y a même quelque chose de l’ordre de la fable dans certaines pages de L’Espace entre nous. J’assume pleinement le «risque» dont vous parlez, dans lequel je vois surtout une invitation à faire ce que je préfère en littérature: interroger une altérité, cette distance qui sépare les êtres et les choses, ici «l’espace entre» l’humain et l’animal.