Renaud RousselLe vol de l’archéoptéryx

Éditorial

Avez-vous déjà vu la grotte de Lascaux? Depuis les bancs de l’école primaire jusqu’à la fin du secondaire, je tombais chaque année sur des miniatures de ces peintures pariétales dans mes manuels scolaires. À ma grande déception, ces photographies ne me procuraient jamais la moindre émotion. «Bel effort, pensais-je, mais nous avons fait du chemin en quelques dizaines de milliers d’années.»

Puis, cet été, j’ai enfin eu l’occasion de la visiter – ou plutôt Lascaux IV, la reproduction à l’identique de la quasi-totalité de la grotte, aujourd’hui fermée pour la préserver. Ce jour-là, je dois dire qu’un vertige m’a saisi: les formes, les couleurs, la manière dont les mouvements du calcaire donnent corps aux animaux, les mises en scène et les histoires racontées, le simple usage du trait pour esquisser ou suggérer, tout ce qui se présentait devant moi abolissait la distance qui me séparait de ces anciens membres d’Homo sapiens. «En fin de compte, nous n’avons pas vraiment évolué», ai-je songé. Étrangement, cette idée m’a rassuré: notre créativité fait depuis toujours partie de ce qui nous constitue en tant qu’espèce et, sans doute, de ce qui nous distingue des autres.

Pourquoi vous raconter cela? Eh bien peut-être parce qu’il vaut la peine de réitérer l’importance de notre imaginaire, peut-être parce que vingt et quelque milliers d’années après que des humains ont extériorisé leur perception du monde sur les murs d’une grotte, je me réjouis de découvrir, saison après saison, l’expression singulière de notre créativité humaine dans les livres que nous publions.

Avez-vous déjà imaginé une anguille sortie des toilettes qui ne s’exprime qu’en aphorismes de Jean-Claude Van Damme? Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemblait le château que dessine un enfant du XVIIIe siècle tuant le temps sur un navire au milieu de l’Atlantique? Lorsque votre hache s’abat sur la bûche pour ensuite nourrir le feu, pensez-vous à la relation qui vous unit à l’arbre? Et si un jour vous vous retrouvez esseulé dans l’espace avec pour seuls interlocuteurs un béluga, une poule et une conscience augmentée (certes, les probabilités sont faibles), que conserverez-vous de votre humanité? Ces questions, vous ne vous les êtes sans doute jamais posées, contrairement à Maud Gauthier-Chung, Alexandre Dubé, Manu Tranquard et Tristan Malavoy, et c’est bien cela qui fait toute la valeur de l’imaginaire: s’aventurer dans des contrées jusqu’alors inexplorées.


 

Notre créativité fait depuis toujours partie de ce qui nous constitue en tant qu’espèce et, sans doute, de ce qui nous distingue des autres.


 

Cette aventure, les éditeurs y participent à leur manière: en accompagnant, en suggérant, en guidant, mais aussi parfois en ouvrant de nouveaux territoires. C’est ainsi que vous découvrirez cette saison deux nouvelles collections d’essais littéraires. Tout d’abord, «Microsillon», une collection consacrée aux albums marquants de la musique d’ici. Le concept est simple: un livre, un album, un regard personnel et inédit sur cette œuvre. Dirigée par Dominique Tardif, elle fera une entrée en nombre dans les librairies du Québec avec trois titres: Limoilou. Safia Nolin de Laïma Abouraja Gérald, D’eux. Céline Dion de Jean-Michel Fortier et L’Heptade. Harmonium de Jean-Christophe Laurence. Nous lançons également, en collaboration avec le Fonds québécois en journalisme international (FQJI), la collection «Points de mire», qui fait la part belle au grand reportage québécois. C’est Fabrice de Pierrebourg qui l’inaugurera avec un reportage sur les différents fronts de la guerre en Ukraine, avec de multiples témoignages et photos à l’appui.

Puisqu’il est question de «nouveautés parmi les nouveautés», saluons également l’arrivée au Boréal de plusieurs auteurs déjà aguerris, à commencer par Juliana Léveillé-Trudel, qui plonge dans les méandres de la mémoire familiale et des Appalaches. Arrivent également, grâce aux bons offices de Sébastien Dulude, notre nouveau conseiller littéraire, les romans de Simon Leduc, qui part sur les traces d’un quintette rock de Rivière-du-Loup réuni par un curé magouilleur, et de Jean-Christophe Réhel, qui suit avec la tendresse qu’on lui connaît le parcours de vie et la trajectoire artistique de l’inoubliable Clémence. Bienvenue à elle, et bienvenue à eux!

La littérature se porte donc bien, merci, et ce n’est pas demain la veille qu’on en verra la fin, contrairement à ce que font craindre certaines «intelligences».

Dans son essai passionnant sur l’adaptation exquise du colibri à son milieu et celle bien plus imparfaite de l’être humain, Louis Lefebvre compare nos facultés d’imagination au vol de l’archéoptéryx: lourd, maladroit, un tantinet ridicule. «Bel effort», en quelque sorte.

Mais n’est-ce pas déjà merveilleux de savoir voler? Alors pourquoi nous servirions-nous d’une machine pour le faire à notre place? Ça ne traverserait certainement pas l’esprit d’un colibri… ou d’un dinosaure.