Notre entretien avec l’auteur
En tant que reporter international, vous avez effectué neuf séjours en Ukraine depuis l’invasion russe de 2022. Comment prépare-t-on ce genre de voyage et qu’est-ce qui a le plus changé sur place, pour vous et pour l’Ukraine, depuis que vous y avez mis les pieds pour la première fois?
La première fois, je suis parti vers Kyiv avec un court préavis juste après le déclenchement de l’invasion russe à grande échelle. C’était un vrai saut dans l’inconnu. J’étais familier avec le contexte du Moyen-Orient, où j’avais réalisé de nombreux reportages. De l’Ukraine, en revanche, j’avais seulement de vagues souvenirs des événements de 2013-2014 – Euromaïdan et la révolution de la Dignité – puis du conflit du Donbass qui s’en est suivi. La préparation logistique a pris du temps: choisir le meilleur itinéraire d’accès, trouver un fixeur (un journaliste local précieux qui sert de guide, d’interprète, etc.), sans oublier l’aspect sécurité. J’avais l’équipement, car je couvrais déjà des conflits. Il a fallu bâtir un programme potentiellement aléatoire, car les troupes russes avançaient vite vers Kyiv.
Petit à petit, au fil de mes séjours en Ukraine, à raison d’un tous les six mois en moyenne, l’habitude s’est installée. Je connais le terrain, les distances, les temps de déplacement. J’ai de nombreux contacts sur place et, surtout, une meilleure vision d’ensemble du conflit dans la durée. Je suis capable, par exemple, d’analyser avec plus de cartes en main la situation dans le pays et la manière dont la population réagit. C’est un atout pour tout journaliste amené à couvrir un conflit.
Sur le terrain, le front a réduit en longueur. C’est aussi devenu dans plusieurs secteurs une quasi-guerre de positions et d’enlisement, loin des grandes offensives et contre-offensives qui ont marqué l’été et l’automne 2022, lorsque l’Ukraine a libéré de vastes pans de territoire, en particulier dans la région de Kharkiv, au nord-est du pays. Il y a surtout désormais cette menace des petits drones kamikazes russes qui rôdent en permanence dans le ciel et qui n’existait pas au début. Elle rend périlleux tout déplacement à pied ou en auto, que l’on soit civil ou militaire, dans tous les secteurs limitrophes du front et sur une profondeur pouvant atteindre une cinquantaine de kilomètres. C’est comme être une cible dans un jeu vidéo mortifère. Cette épée de Damoclès, qui change aussi la façon de travailler, est source de stress: elle vous maintient dans un état de tension permanente usant psychologiquement à la longue.
Votre livre parle de la réalité de la guerre pour les Ukrainiens, dans les zones proches du front mais également dans des zones plus éloignées. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au contact de cette population assiégée? Comment se déroule une guerre d’une telle ampleur au XXIe siècle?
Ce sont tous ces gens qui tentent de survivre dans des conditions dantesques au cœur des zones frappées par les bombes et les drones à quelques kilomètres de la ligne de front. Beaucoup n’ont ni eau courante, ni électricité, ni chauffage, sont terrés dans des caves insalubres ou dans des immeubles endommagés. Même après plusieurs séjours, je suis toujours aussi ému chaque fois que je suis confronté à cette résignation, ce désespoir et cette détresse. Malgré ce qu’ils subissent, ils refusent obstinément de répondre aux ordres d’évacuation et de partir. Une attitude que nous, qui habitons dans le confort occidental et la paix, pouvons avoir de la difficulté à comprendre. Mais fuir et s’exiler, même ailleurs dans le pays, coûte cher. Ce sont souvent des gens âgés, seuls, malades et/ou pauvres. Ils veulent mourir chez eux, ou alors ils croient que ça va finir par s’arranger ou, et il faut le dire, dans certains cas, ils attendent les Russes…
Même après plusieurs séjours, je suis toujours aussi ému chaque fois que je suis confronté à cette résignation, ce désespoir et cette détresse.
Ce conflit en Ukraine est désormais une guerre du 21e siècle, avec ses drones pilotés parfois grâce à l’intelligence artificielle, certains reliés à leur pilote par des kilomètres de fibre optique, ses missiles hypersoniques, ses véhicules entièrement robotisés qui ravitaillent les positions au front ou évacuent des blessés. Mais, ne l’oublions pas, elle a aussi conservé le côté barbare de la guerre dite traditionnelle, avec ses soldats qui restent des semaines dans des tranchées boueuses, ses vagues de chair à canon qui sont envoyées à la mort pour tenir ou gagner à peine un mètre de terrain, ses civils, y compris des enfants, qui meurent sous les bombes dans les localités même éloignées du front.
Ukraine: carnets de guerre et de résistance inaugure la collection «Points de mire», une collection qui mêle journalisme et littérature. Comment avez-vous vécu le fait d’en signer le premier livre?
J’ai ressenti une grande fierté d’être choisi pour inaugurer cette collection qui, en plus, fait référence à une émission phare de Radio-Canada (1956-1959) consacrée à l’actualité internationale notamment et animée par René Lévesque, lui-même ex-correspondant de guerre.
Avoir le temps et les moyens pour réaliser un tel grand reportage ainsi que l’espace pour le présenter est devenu un luxe dans l’univers journalistique d’aujourd’hui dominé par la rapidité. C’était un défi vertigineux et un peu angoissant, car je n’avais aucune référence tant sur le fond que sur la forme. Il fallait que je trouve le bon ton, que j’adopte le style d’écriture qui corresponde le mieux au sujet traité: un récit journalistique immersif, direct et aussi brutal comme l’est la guerre. Un savant dosage de faits, de contextes et d’impressions plus personnelles avec pour objectif de décrire au mieux et en profondeur ce conflit sous un angle très terrain, concret, humain et dynamique. Le tout illustré par certaines des innombrables photos prises lors de mes neuf séjours en Ukraine.
Livre publié dans la collection « Points de mire ».
