Carl LeblancL’Origine d’une espèce

Aux sources du moi et de la Gaspésie.

Notre entretien avec l’auteur

L’Origine d’une espèce est un roman fortement autobiographique qui nous raconte, année après année, la jeunesse d’un narrateur qui vous ressemble. Pourquoi avoir choisi un titre qui évoque Darwin et sa théorie de l’évolution pour illustrer la trajectoire de vie de ce jeune garçon?   

Parce ce que nous ne sommes jamais aussi près de cet «animal humain» que dans ces premières années où l’esprit s’affûte au gré des chocs initiaux et la conscience s’affine devant les premiers enjeux moraux qui s’imposent à nous. Nous nous invitons dans la vie, mais c’est le monde qui frappe à la porte. Dans cette idée forte de l’adaptation, il y a celle, bouleversante, de la découverte et de la négociation avec le réel. Consentir au monde est la grande affaire depuis Ulysse. Pour l’humain, s’adapter, c’est comprendre après s’y être frotté, démené, extasié. Vieillir, c’est s’éloigner de l’animal que nous sommes et trouver la meilleure manière d’être tout en acceptant la difficulté d’être. L’enfance, ce «premier monde», est forcément un test – la Gaspésie fut le mien – d’où résultera cette chose pas si prévisible – n’en déplaisent aux sociologues et aux économistes –, soi, c’est-à-dire une singularité. L’histoire de la littérature est l’histoire de ces singularités, de leur lutte, de leurs déconvenues, de leur «survie». Dès le début, le narrateur de L’Origine d’une espèce découvre l’ambivalence, la complexité, le beau gris de la vie; bien le percevoir est une des conditions de ce que nous appelons la condition humaine.

Pourquoi le clin d’œil à Darwin? Parce que vivre, ce sera toujours aussi, à des degrés divers, survivre et cela se fait toujours dans un contexte, une géographie, une sociologie. Devenir un adulte, c’est avoir survécu à sa famille! L’origine, ici, c’est un creuset d’expériences poétiques et douloureuses; l’espèce, ce sont mes amis et moi, des garçons, des provinciaux québécois du dernier quart du vingtième siècle.

On présente souvent l’enfance comme une période idyllique, à l’abri de la fureur et de la folie du monde, mais votre livre se penche aussi sur les tracas et les déconvenues qui l’émaillent et qui sont source d’enseignements. L’enfance est-elle le temps où l’expérience nourrit la philosophie? En sortons-nous pleinement formés?

Primum vivere, deinde philosophari. D’abord vivre… Les premières expériences génèrent les premiers essais de compréhension, de rationalisation, et l’étrenne du capital émotif dont nous disposons. Louvoyer entre les obstacles, s’adapter aux défis, apprendre à admirer, c’est sans aucun doute modeler l’optimiste, le pessimiste ou l’ironique que nous deviendrons.  Une sous-sollicitation des sentiments, une surutilisation des muscles ne fera pas le même individu. Et, bien sûr, la famille, cette première terre dans laquelle nous poussons peut faire la différence entre un virtuose et un criminel. Un enfant des années 1970 au Vietnam ou au Liban s’est assurément fait inoculer une plus grande dose de tragique que le jeune Gaspésien que j’étais. L’origine, tout s’y met en branle: la première détresse, la première peur physique, le premier baiser, la première ivresse, trahison, jouissance… En sortons-nous formés? Je dirais plutôt que nous en sortons remués comme une terre arable. Impossible avant la traversée de la vie adulte d’avoir une idée de ce qui y sera récolté.

La Gaspésie est sans aucun doute l’un des personnages principaux de ce livre. On sent une grande tendresse dans votre prose à l’égard de ce territoire et des gens qui le peuplent. Quel rapport entretenez-vous avec cette région qui vous a vu naître?

Quand des intellectuels veulent paraître sérieux, ils se ruent sur ce lieu commun de la virilité révolutionnaire: l’origine et la famille ne seraient que des chimères, du pitoyable «donné», de futiles lianes sentimentales. Je n’ai rien contre la finitude. Je suis enraciné dans cette Gaspésie. Être de quelque part et de quelques-uns, c’est ainsi pour les petits animaux humains dont je suis. Comme certains demeurent Haïtiens ou Vietnamiens tout en devenant Québécois, je suis demeuré Gaspésien en devenant Montréalais. Cette «terre m’assassine le cœur», comme l’évoque le narrateur, parce que son souvenir encombre la poitrine. L’Abitibien garde en lui les lisières denses d’épinettes et les grands ciels, le Saguenéen, les remous du fjord et l’océanique du lac. Le Gaspésien est plus tempéré, il est le dépositaire d’un éloignement en quelque sorte, il est le gardien du bout du monde et cela fait de lui un modeste.

Mon passé est gaspésien, ma mère y vivait toujours il y a un an, j’y ai des amis et de la famille, j’y ai débuté dans la vie, c’est-à-dire dans nombre de choses que je pratique encore: l’amitié, le hockey, le rêve, l’amour, l’écriture… Le fleuve, à dix minutes de mon Mile End, est pour moi le refrain me rappelant la chanson inaugurale: la mer. On entretient tous une passion de l’origine même si l’époque se raconte des histoires, même si l’idée de l’auto-engendrement séduira toujours l’esprit qui n’aime rien que l’absence de limite. L’origine est la première d’une longue liste d’incontournables. Elle est aussi un réservoir. Les civilisations ont l’histoire, les individus ont leur passé, ce laboratoire de soi. Une part de moi se trouve là-bas. J’ai voulu la retrouver dans ce récit.