Jean-Michel FortierD’eux. Céline Dion

Une exploration des différentes facettes de Céline Dion: Céline technicienne mais aussi artiste, Céline joueuse, Céline cynique, Céline queer…

Notre entretien avec l’auteur

Que restait-il à raconter au sujet de D’eux, un album à propos duquel tant de choses ont été dites et écrites?

La carrière de Céline Dion est exceptionnellement bien documentée depuis ses débuts, et plus encore depuis les années 1990, grâce à la curiosité qu’elle suscite et à l’intense promotion orchestrée autour de chacun de ses projets. D’eux n’échappe pas au phénomène, d’autant que c’est devenu un album mythique dont la conception a été très fouillée et racontée, surtout ces dernières années.

Je ne pouvais donc pas l’aborder par le simple récit de sa genèse, maintes fois répété. Parler de D’eux – l’œuvre la plus incontournable de la discographie de Céline Dion – allait de soi, mais une part de moi aurait bien voulu écrire sur un album dont l’histoire restait encore à défricher. Alors pour éviter les écueils du projet, il fallait que j’en brosse un portrait en creux, que je raconte ce qu’il y a autour de D’eux: sa réception critique (pas aussi unanime qu’on pourrait le croire), sa mise en images au moyen du vidéoclip, les prestations les plus mémorables de ses morceaux… Et il restait à me raconter, moi, à travers la musique; de mes sept ans à la sortie de l’album jusqu’à mes trente-huit ans au moment de la rédaction du livre, je brasse mes souvenirs et je m’interroge sur ce que cet album a pu signifier pour moi, consciemment ou pas, et sur le rôle cathartique de la musique de Céline Dion dans ma vie.

René Angélil est complètement absent de votre livre, un choix que j’oserais qualifier de salutaire. Pourquoi avez-vous pris cette décision?

Pour replacer Céline Dion au centre de son histoire. J’ai déjà entendu des gens se demander si Céline Dion se serait rendue là où elle est sans René Angélil; je n’en ai aucune idée, mais il n’y a vraiment aucun doute que René ne s’y serait jamais rendu sans Céline. On accorde beaucoup de mérite à l’équipe qui a permis à Céline de devenir l’icône de la pop qu’elle est aujourd’hui mais, pour moi, ça n’a pas tellement d’importance qu’elle ait connu ce destin de superstar. Elle aurait pu ne jamais se prendre au jeu de l’ambition et rester une chanteuse strictement québécoise, sans succès à l’étranger, que ça n’aurait rien changé aux deux choses qui m’intéressent vraiment d’elle: sa voix et son talent d’interprète. Or elle a décidé de se donner entièrement à son travail, devenant au passage l’une des plus grandes stars des années 1990. L’enfant que j’étais alors l’a connue dans le contexte de ses triomphes commerciaux, ce qui a certainement participé à ma fascination, mais je n’oublie pas que c’est en écoutant en boucle une de ses chansons, The Power of Love, que j’ai eu le coup de foudre. Avant tout, je pense donc être tombé amoureux d’une femme qui sait particulièrement bien chanter. Il y a toujours eu beaucoup de bruit autour de Céline – son immense famille, sa relation avec René Angélil, ses enfants, son allure, sa personnalité, ses gaffes –, mais quand je pense à elle, quand j’écris sur elle, je reviens toujours à sa voix et à la façon dont elle l’a travaillée et préservée pendant plus de vingt ans. Pour moi, c’est un sujet plus riche et plus intéressant que tous les superlatifs qu’on peut utiliser pour qualifier ses succès de vente. Il y a peut-être une place pour discuter de René Angélil, mais pas dans mes livres.

Certains des passages les plus émouvants concernent la découverte et l’acceptation de votre orientation sexuelle. Comment expliquez-vous que l’œuvre de Céline Dion parle à autant de personnes queers?

C’est simple: les personnes queers ont bon goût et elles savent reconnaître le talent. Mais au-delà de ça, la popularité de Céline auprès des queers a sans doute à voir avec sa force, sa détermination et sa sincérité. Se découvrir queer, souvent, passe par un apprentissage de la perte: perdre confiance en soi ou en les autres, perdre espoir, perdre son insouciance, perdre sa voix. La volonté inébranlable de Céline Dion de garder la sienne – littéralement, surtout maintenant – et de la faire entendre très fort partout sur la planète constitue une puissante inspiration pour des gens qui, comme moi, ont eu l’impression à un moment de leur vie que leur façon d’aimer, de s’exprimer ou d’exister les mettait en danger. Et puis, Céline porte aussi l’image d’une femme qui, bien que dotée d’une voix exceptionnelle, a dû se métamorphoser pour plaire au plus grand nombre – en soignant son allure, en apprenant l’anglais, en gommant certains réflexes ou traits de caractère. Il y a quelque chose de foncièrement queer dans ce type de démarche. En même temps, le naturel désarmant et décomplexé dont fait parfois preuve Céline, surtout sur scène, envoie le message que l’artifice ne peut jamais effacer tout à fait qui l’on est. En gros, on ne change pas; elle l’a bien compris, et nous aussi.

Avez-vous fait une découverte qui vous permet désormais d’écouter D’eux d’une nouvelle oreille?

J’ai surtout redécouvert la pureté et la précision de la voix de Céline à son apogée, au milieu des années 1990. Mais je me suis aussi attardé à une chanson dont personne ne parle jamais, Cherche encore, qui fait l’objet d’un chapitre, alors que c’est sans doute la piste la plus méconnue de l’album. Je ne voulais pas me cantonner aux grands classiques que sont Pour que tu m’aimes encore, Je sais pas et J’irai où tu iras. Et comme mon approche était très personnelle, il me suffisait d’avoir un lien particulier avec le texte ou le son d’une chanson pour pouvoir trouver des choses à en dire.


Livre publié dans la collection « Microsillon ».