Notre entretien avec l’autrice
Vous signez un livre qui explore la mémoire de votre famille, et notamment les femmes de votre lignée. Qu’est-ce qui vous a amenée à partir sur les traces de votre mère et de votre grand-mère?
J’ai toujours été fascinée par les histoires de ma grand-mère. Sa jeunesse me semblait digne de celle d’une héroïne de cinéma, et je lui demandais régulièrement de me raconter à nouveau mes récits préférés. Assez tôt, j’ai senti qu’il fallait immortaliser ses histoires: au début de la vingtaine, j’avais réalisé quelques entrevues enregistrées avec elle, pensant à l’époque en faire une pièce de théâtre, mais je n’ai pas donné suite au projet.
Après le décès de ma mère, en 2007, je me suis beaucoup rapprochée de ma grand-mère: nous nous épaulions l’une et l’autre dans le deuil. Les années passant, je me rendais compte avec tristesse qu’il y avait tant de questions que je n’avais jamais posées à ma mère, une pionnière du militantisme environnemental. Ma grand-mère, avec son excellente mémoire, me fournissait parfois des pistes de réponse, complétait certaines histoires que ma mère m’avait racontées. Je me désolais de l’avoir si peu connue en tant qu’adulte – elle est décédée quand j’avais vingt et un ans.
Alors qu’à la fin de sa vie, ma grand-mère devenait plus fragile, je prenais conscience qu’avec elle s’éteindrait la mémoire vibrante de ma lignée maternelle, et je sentais le besoin pressant d’en préserver une part. Environ un an avant son décès, Marie-Andrée Lamontagne, la directrice du festival littéraire Metropolis Bleu, m’a proposé d’écrire un texte en vue de la prochaine édition, qui porterait sur le thème de la place de l’être humain dans l’écosystème. Cela m’a semblé l’occasion parfaite de replonger dans les récits de ma grand-mère, devenue orpheline à treize ans et forcée de quitter sa Matapédia adorée l’année suivante pour aller gagner sa vie dans les usines de Montréal. J’ai donc écrit un premier texte sur le sujet. Mon amoureux, avec qui je partage ma passion de l’écriture, a lu le récit, et a laissé tomber cette petite phrase: «Je pense qu’il y a un livre là.» S’en est suivi une passionnante discussion, et petit à petit, le projet a pris forme: réfléchir à cet héritage laissé par ma lignée maternelle: des femmes à la fois aimantes et animées par un brûlant désir de révolte. J’ai écrit les premières pages du livre alors que ma grand-mère vivait ses dernières semaines à l’hôpital, et lui redonner, sur papier, toute la fougue de sa jeunesse s’est avéré un baume puissant pour m’aider à traverser le deuil.
Vous publiez Vies d’Appalaches dans la collection «L’Œil américain», qui est consacrée au nature writing. Comment ce lien entre femmes et territoire se noue-t-il, comment évolue-t-il au fil des générations? Voyez-vous une continuité entre les combats qu’ont menés celles qui vous ont précédée et les vôtres?
L’amour du territoire m’a été transmis dès mon jeune âge par ma mère, qui trimballait ses deux jeunes enfants dans la forêt qui couvre une bonne partie de notre terre familiale, dans les Cantons de l’Est. Elle avait un rapport très contemplatif avec la nature, un regard admiratif et protecteur, à mille lieues des volontés de domination ou de prouesses sportives qu’on remarque chez certains. Elle avait un profond respect pour la vie: chez nous, pas question de tuer une araignée! Il fallait attraper les intruses dans un bocal et les mettre gentiment dehors. Aujourd’hui, j’ai l’impression de porter le même regard sur la nature, d’entretenir la même relation avec le territoire. J’aime marcher, nager, skier, rouler à vélo, mais sans désir de performer, plutôt celui de me fondre dans l’écosystème, d’en faire partie aussi modestement qu’un papillon. Avec cet amour du vivant vient également le désir de le protéger, et même si je ne suis pas aussi flamboyante que ma mère dans mes combats, j’essaye de poser des gestes à ma mesure pour préserver l’environnement, notamment en abordant ces enjeux dans mon écriture. Ce qui me rend heureuse, malgré l’ampleur des défis, c’est de constater que de plus en plus de gens sont conscients de la nécessité d’agir, tandis que durant la jeunesse de ma mère, elle avait plutôt l’impression de prêcher dans le désert.
[…] petit à petit, le projet a pris forme: réfléchir à cet héritage laissé par ma lignée maternelle: des femmes à la fois aimantes et animées par un brûlant désir de révolte.
Quant à ma grand-mère, elle représente, pour moi, une femme qui a quitté son territoire, mais qui est toujours demeurée habitée par lui. À travers ses récits, elle a fait connaître et aimer la Matapédia à ses enfants, et à ses petits-enfants, si bien que moi aussi, je porte ce territoire en moi.
Au décès de ma mère, j’ai abandonné les terres de mon enfance, car son absence y était trop vive, trop douloureuse. J’ai vagabondé un peu partout sur la planète en ayant l’impression de n’avoir aucun port d’attache, et ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris à quel point j’étais habitée par l’endroit que j’avais délaissé, et que j’ai eu envie de m’y enraciner de nouveau. La citation de l’écrivain américain Ivan Doig, auteur du récit This house of sky, que j’ai placée en exergue, le résume merveilleusement bien: memory is a kind of homesickness. Je me souviens d’un territoire et de ses habitants qui me manquent.
Il s’agit de votre troisième livre après Niirlit et On a tout l’automne. Avez-vous le sentiment que celui-ci se situe dans la continuité des deux premiers ou a-t-il exigé de vous une approche et un travail différents, que ce soit dans la recherche ou dans l’écriture?
J’ai un peu le sentiment d’entamer un nouveau cycle. Mes deux premiers livres étaient inspirés de mon expérience de travail au Nunavik, cinq années très importantes de ma vie, mais je crois à présent avoir conclu mes écrits sur le sujet. Je bifurque au sud, vers une zone très sensible de ma géographie personnelle: celle de mon enfance et de mon adolescence dans les Cantons de l’Est, et de mes racines maternelles qui s’étirent jusqu’au Bas-Saint-Laurent.
Pour écrire ce troisième livre, j’ai dû mener une sorte d’enquête auprès des membres de ma famille pour préciser certaines histoires que ma mère et ma grand-mère m’avaient racontées, ce qui m’a aussi permis d’en découvrir de nouvelles, tout aussi passionnantes. J’ai eu l’occasion de rencontrer des cousins de ma mère que je ne connaissais pas, et c’était très émouvant. Le livre s’est avéré un formidable prétexte pour échanger avec mes proches, assembler les morceaux de notre récit commun. Et ces rencontres ont parfois débordé du cadre familial: à Rimouski, j’ai eu la chance de revoir trois religieuses qui ont partagé la vie de ma grand-tante. Entendre leur perspective sur la relation de ma grand-mère avec sa sœur m’a fait l’effet d’un grand jet de lumière.
Enfin, l’écriture de ce récit exigeait un certain travail de recherche, ce que je n’avais jamais fait auparavant, mais comme je suis une passionnée d’histoire, ce n’était pas un problème. J’y ai consacré beaucoup d’énergie, j’ai consulté plusieurs historiens, et j’ai adoré le processus, même si j’ai parfois passé des heures à chercher certaines images, par exemple une photo du parc La Fontaine en 1941! J’ai fait de belles découvertes, notamment le dossier militaire de mon grand-oncle, qui m’a permis d’apprendre qu’il avait effectué une partie de son entraînement de pilote dans une base militaire située à quelques kilomètres de l’endroit où j’ai grandi. Remonter le fil de ma lignée maternelle m’a permis de mieux comprendre notre histoire commune et notre évolution comme société: l’exode rural au début du vingtième siècle, le passage d’une existence construite autour de l’agriculture à une vie urbaine. Bien des gens ont vécu une expérience similaire, et je pense que plusieurs y reconnaîtront peut-être des pans de leur propre récit familial.
Livre publié dans la collection « L’Œil américain ».
