Jean-Christophe LaurenceL’Heptade. Harmonium

Enquête sur l’ascension fulgurante et la chute non moins vertigineuse d’un groupe légendaire.

Notre entretien avec l’auteur

La mort de Serge Fiori a bouleversé le Québec entier. Mais avec le recul, n’est-ce pas une sorte de bénédiction de ne pas avoir pu lui parler?

Un mal pour un bien, oui. Parce que cela a permis à d’autres voix de se faire entendre. Fiori était un personnage charismatique, c’était le leader, l’auteur-compositeur, le chanteur et le gourou. Il attirait toute la lumière. Les autres restaient toujours un peu dans l’ombre. Avec son départ, un espace s’est créé. D’autres personnages de cette aventure ont pu s’exprimer. Je pense aux musiciens, mais aussi à toutes sortes de personnages périphériques, à qui on n’avait jamais donné la parole: ingénieurs de son, techniciens, roadies… Ça donne d’autres histoires, d’autres points de vue. On découvre L’heptade sous de nouveaux angles. C’est vrai pour ce qui concerne l’enregistrement de l’album, mais aussi pour la tournée de deux ans qui a suivi. On découvre un groupe typique des années 1970 qui se voit emporté dans un tourbillon de succès inattendu et qui doit gérer sa soudaine célébrité… ce qui explique en partie son implosion. Sans ces autres voix, le récit aurait été incomplet.

Comme votre livre sur Tony Roman paru en 2024, celui-ci repose sur des recherches aussi fascinantes qu’approfondies. Comment vous y prenez-vous pour retracer autant de figures de l’ombre?  

Dans le cas d’Harmonium, le plus compliqué a été de retrouver les Américains du studio mobile qui a servi à enregistrer L’heptade dans la maison de Fiori à Saint-Césaire. Je n’avais même pas leurs noms de famille, juste leur prénom, et le nom de la compagnie… qui n’existe plus depuis quarante ans! Pas évident non plus d’avoir accès à Michel Lachance, l’ingénieur de son responsable du projet. Ces gens, autrefois sollicités, avaient plus ou moins disparu de la carte. Mais ça fait plus de vingt-cinq ans que je travaille à La Presse, je commence à avoir l’habitude de ce genre de recherche. Internet facilite les choses. Il faut faire des recoupements, avancer par essais-erreurs, de fil en aiguille, de contact en contact. L’idée, c’est de ne pas lâcher le morceau. Comme un pitbull sur un mollet.

La maison où Harmonium a enregistré L’Heptade se situe au cœur de votre récit. Pourquoi souhaitiez-vous y mettre les pieds? 

La maison de Saint-Césaire est un personnage à part entière de cette histoire. C’est en partie à cause d’elle que cet album est aussi mythique. À l’époque, les enregistrements hors studio étaient loin d’être la norme. Cet exercice coûteux et singulier avait exigé l’embauche d’un studio mobile américain, ce qui rend déjà cette histoire originale. Le fait que le groupe ait enregistré à la campagne, au milieu d’un rang, dans une demeure centenaire, a certainement donné une couleur particulière à l’album. Ils étaient entassés dans le salon double, avec tous leurs instruments et de l’isolation de fortune. Donc difficile d’écrire un livre sur L’heptade sans mettre les pieds dans cette maison… Tout journaliste sait bien que le «terrain» est important. Je n’ai pas été déçu. Ça m’a permis de visualiser les lieux, de voir la montagne derrière, la porcherie en face. Ç’a aussi permis de rencontrer le couple qui y vit aujourd’hui. Ils savent qu’ils habitent dans une maison spéciale. Il y a parfois même des «touristes» qui passent devant pour la photographier. Mais comme ils ne sont pas particulièrement fans d’Harmonium, ils n’ont pas nécessairement un rapport de groupie avec l’endroit.

Avez-vous fait une découverte qui vous permet désormais d’écouter L’heptade d’une nouvelle oreille?

Il est toujours risqué de dévoiler les mystères du processus créatif. J’espère ne pas avoir tué la magie en révélant des détails liés aux sessions d’enregistrement. D’un autre côté, je trouvais important de remettre les pendules à l’heure en ce qui concerne le mythe cosmique de L’heptade. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce disque philosophico-planant n’a pas été enregistré sur un nuage. C’était un projet très concret, avec des enjeux techniques, des contraintes de toutes sortes. Il y a même eu une crise au sein du groupe, avec le départ brutal du cofondateur Michel Normandeau. Tout ça ne s’entend pas dans la musique, mais quand on est au courant, ça donne minimalement une autre perspective. Le plus incroyable est que je n’ai pas fait d’overdose de L’heptade, même si je l’ai réécouté mille fois de bord en bord pour les besoins de ce livre. Sinon, eh bien… je cherche encore le son d’un camion qui passe sur la route pendant les chœurs de Comme un sage! Si tu l’entends, fais-moi signe…


Livre publié dans la collection « Microsillon ».